Poulet en tranche
Policier Fiction
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Texte intégral
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Tranche de poulette.
Laurène Trudeau longeait les quais de Seine d'un pas vif. Le soleil venait de pointer son nez, mais de l'autre côté de la Seine des nuages menaçaient de déverser leur cargaison sur Paris. Elle traversa le boulevard Diderot et s'engagea dans la rue de Bercy. La circulation y était dense, la pollution à son paroxysme. Le bruit des klaxons actionnés par des automobilistes impatients, agressait les tympans de la jeune femme. Taxis, autocars et bus déversaient leurs flots incessants de voyageurs, qui se hâtaient pour rejoindre la gare de Lyon.
Laurène s'engouffra dans le hall d'accès au métro. Avant de s'engager sur l'escalator, elle attendit que la foule se dissipe. Elle émietta les restes de son croissant, tendit une main, leva la tête et chercha le canari des yeux. Elle avait baptisé le serin Pierrot, à la mémoire de son compagnon disparu dans un accident de moto, l'année précédente. Pierrot qui la guettait sur la branche d'un arbre proche, se présenta. Sans hésiter, il se posa sur sa main. Il l’a regarda en remuant sa petite tête, se mit à chanter pour lui dire bonjour, picora rapidement les miettes, les engloutit en moins de deux, essuya son petit bec sur le pouce et s'envola pour se poser sur le rebord d'une poutrelle. Heureux, il sifflait. Il attendit que Laurène s'engage sur l'escalator, alla se poser sur le garde-corps et l’a suivit du regard, jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
Comme chaque jour que Dieu fasse, avant de se rendre au commissariat de Gambetta, Laurène entra dans le bar des Acacia. Elle salua Lucien, le barman, et s’installa à sa place habituelle, au fond de la minuscule et obscure salle. En face d'elle, un homme, gros, sale, les cheveux gras, mal rasé, qui sentait mauvais, trempait un énorme havane dans son verre de cognac. À l'aide de son briquet il chauffa le cigare, ouvrit une boîte d'allumettes, en prit une, l’a cassa en deux, l’a planta au bout du havane, l'alluma, ferma les yeux, aspira goulûment la première bouffée de fumée et l’a recracha doucement en faisant des volutes. Un nuage malodorant envahit la salle. Écoeurée, Laurène se leva et alla s'asseoir trois tables plus loin.
Le gros homme se vexa.
–– Aujourd'hui, dit-il, d'une voix hésitante, c'est mon anniversaire. Je suis vraiment désolé de vous avoir offensé, mademoiselle. Puis-je... vous offrir quelque chose ?
–– Non merci, répondit Laurène.
Elle avait envie de lui écraser son cigare qui puait autant que lui, sur la figure. Elle ouvrit son sac à main, sortit sa revue hebdomadaire de Vive les Femmes, l'ouvrit, et se plongea obstinément à l'intérieur. Son métier, commissaire de police, l'accaparait à plein temps. Elle se prélassait rarement. Ses week-ends, elle les passait à rédiger des rapports, à faire ses courses et son ménage.
Affichant un sourire forcé, Lucien, âgé de 31 ans, grand blond aux cheveux en batailles, qui lui aussi était mal rasé, affublé comme un as de pique, sortit de derrière son comptoir et se dirigea vers Laurène. Dès la seconde où il l’a vu pénétrer dans son établissement, il y a de cela un an, il était tombé amoureux d'elle. Il alluma le plafonnier et entama la conversation.
–– Vous allez tuer vos yeux à lire dans la pénombre, Laurène. Ce serait vraiment dommage, ils sont si beaux !
Elle leva ses superbes yeux bleus vers lui, plongea son regard dans le sien, lui sourit. Lucien sentit une érection durcir son sexe, et son coeur battre la chamade. Chaque fois qu'il la voyait, il en était ainsi. Elle pausa les yeux sur sa braguette et passa sa langue sur ses lèvres. Elle aimait l'exciter pour lui faire plaisir, mais les choses en étaient restées à ce stade avec lui. Mais Lucien se faisait des films. Un jour, il lui a même avoué, qu'il se masturbait la nuit en pensant à elle. Elle lui avait répondu, qu'il n'en était pas de même de son côté, et malgré sa gentillesse, elle n'en avait rien à faire de lui et de ses branlettes nocturnes. « Que les hommes peuvent être stupides ! », pensa-t-elle. Elle commanda un café simple, mais comme d'habitude, Lucien, obstiné de nature, lui en apporta un double.
Et il répliqua, comme d'habitude.
–– L'autre est pour moi, Laurène.
Il passa derrière elle, posa la tasse sur la table et se frotta contre son épaule. Elle sentit son sexe, lui mit un coup de coude. Elle inspecta son café recouvert d'une mousse onctueuse : « Et si cet abruti avait éjaculé dedans ! », pensa-t-elle.
Elle repoussa la tasse.
–– Désirez-vous des croissants, Laurène ?
–– Non, Lucien.
Elle n'avait pas envie de manger ; la veille, elle avait connu la terreur, comme celle que l'on voit dans les films d'horreur. Mais là, c'était vraiment la première fois qu'elle avait eu aussi peur en voyant un cadavre. Peut-être aussi parce que c'était celui de Marthe, sa collègue et meilleure amie. Une panique indescriptible s'était emparée d'elle à la morgue. Et heureusement qu'elle était avec son collaborateur, Paul Lavergne, pour identifier le corps. Marthe était le bras droit de Laurène. Les deux jeunes femmes, pratiquement inséparables au travail comme dans la vie de tous les jours, avaient résolu un certain nombre d'affaires criminelles. Complices, elles partageaient un petit appartement dans le douzième arrondissement de Paris. Elles se connaissaient depuis l'école maternelle, et rien n'avait pu les séparer. Même dans les moments difficiles, surtout celui de l'adolescence où elles flirtaient avec les mêmes garçons, elles surent restées unies. Dans le commissariat de Gambetta, Marthe avait été aimée de tout le monde, car elle était toujours d'une humeur joyeuse. Cette jolie brunette âgée de trente-trois ans, avait été assassinée de façon ignoble. D'un naturel discret, rien ne laissait supposer qu'elle était sur la piste du meurtrier. Personne ne savait comment, mais les faits étaient là. Laurène avait pris la ferme résolution de trouver et de boucler ce psychopathe. Le bruit désagréable du véhicule de ramassage des déchets urbain, l’a tira de ses pensées. Sentant une présence, elle leva la tête et rencontra le regard imbécile de Paul Lavergne. Paul, trente-trois ans, inspecteur de police, grand brun à l'allure sportive, secondait Laurène comme il pouvait. Elle pausa un fade regard sur lui. Paul avait les cheveux hirsutes. Il avait l'allure de quelqu'un qui s'était levé de son lit à la dernière seconde, et habillé sans s'être douché. Pour tout ceux qui le connaissaient, c'était son état naturel.
–– Salut, ma p'tite Lolo !
–– Arrête de m'appeler comme ça !
–– Ça n'te déranges pas, si j'm'installe ?
–– Non, assieds-toi. Tu as une sale mine.
–– Ouais, j'dors plus très bien en c'moment !
Avec son langage vulgaire, Paul énervait Laurène, et en fait, tous les gens qui le côtoyaient. Il alluma une cigarette qui puait autant que le cigare du gros homme, et héla sans retenue, en claquant des doigts et en sifflant, Lucien.
–– Arrête de faire ça !
–– Quoi, encore ?
–– De claquer des doigts et de siffler le garçon !
Avant de prendre leur commande, Lucien poussa une chaise et essuya la table. Laurène remarqua, qu'il était toujours en érection.
–– Vous désirez un autre café, Laurène ?
–– Oui.
–– Et vous, monsieur Paul ?
–– Un café et un double rhum.
Lucien tourna les talons et lui lança un « Pfiut » méprisant. Paul lui fit un geste obscène dans le dos.
–– T'as lu le journal de c'matin, Lolo ?
–– Non.
–– Le tueur a encore frappé.
Elle fut prise d'une sorte de malaise.
–– Ça ne va pas, Lolo ?
–– Ce n'est rien, ça va passer !
Elle déplia le journal. Il était entièrement froissé, comme tout ce que touchait Paul. En première page, le visage radieux d'une jeune fille. Paul prit un air dégoûté.
–– La môme venait juste d'avoir seize ans ! Elle a été tuée dans les mêmes circonstances que Marthe ! J'suis certain qu'c'est lui !
–– Oui, ça m'a tout l'air d'être son œuvre.
–– Le jour où j'tombe dessus, j'le casse en deux !
Lucien arriva, pausa son plateau et les servit.
–– J'vous doit combien, Lucien ?
–– Neuf euros, monsieur Paul.
–– C'n'est pas donné !
–– Le pétrole a encore augmenté, monsieur Paul !
Paul paya les consommations en bougonnant. Lucien lança encore un « Pfiut », avant de s'éloigner.
–– Ce mec est vraiment désagréable, Laurène !
–– Laisse tomber !
Agacée, elle avala précipitamment son café et se brûla le palais. Paul vida d'un trait son verre de rhum, et comme d'habitude ne toucha pas à son café. Le portable de Laurène, se mit à sonner. Elle le décrocha d'un geste vif.
–– Allô !
C'était Henri Kaul, son chef de service.
–– Bonjour, Laurène. Tu as vu Paul, ce matin ?
–– Bonjour, Henri. Paul est avec moi !
–– Avant de venir au commissariat, allez tous les deux à la morgue du Quai de la Râpée, jeter un oeil sur le cadavre d'une nouvelle victime. Il s'agit de Line Van Guyen-Pô !
Laurène se leva et tira Paul par le col de sa veste, qui était d'une propreté douteuse.
–– Allez, en route.
–– Rien ne presse, Laurène !
Il désirait reprendre un autre rhum, et alluma une cigarette.
–– Arrête de boire ! Allez debout, on a du boulot sur la planche !
La pluie tombait à verse. Laurène releva le col de son blouson et ouvrit son parapluie blanc à petits pois vert. Les passants la charrièrent avec son pébroque insolite. Paul, les mains dans les poches, se réfugia dessous. Ils attendirent que le feu passe au rouge pour traverser l'avenue Gambetta. Elle allait s'engager sur le passage piéton, mais Paul la tira brusquement en arrière. Bruit de pneus qui n'accrochent pas sur le macadam devenu glissant, fracas de ferraille qui s'entrechoque, cris... Devant eux, un motocycliste qui n'avait pas eu le temps de démarrer, gisait au sol, la tête sous les roues d'un camion frigorifique. Paul exhiba sa carte de police, car déjà des curieux s'agglutinaient.
Pendant que Paul alertait les secours avec son portable, Laurène aida le chauffeur du camion, un homme d'origine portugaise, choqué, à reprendre ses esprits. Elle entra avec lui au commissariat et le fit asseoir dans son bureau. Le chauffeur tremblait de tous ses membres. Elle lui servit un café et le réconforta, tout en regardant, de sa fenêtre, l'agitation qui régnait dans la rue. Paul, au milieu de la chaussée, pour écarter les curieux, faisait de grands gestes. Autour de la place Gambetta, régnait un embouteillage monstre. Les agents de police parvenaient difficilement à rétablir la circulation. Le brouhaha qui montait de l'avenue, se répercutait sur les vitres du bureau, les faisait vibrer. Ce n'était que cris, hurlements, coups de klaxon et insultes. Machin hurlait qu'il allait être en retard à son boulot, et truc qui rentrait de son taf, criait que le mort pouvait bien attendre. Une heure plus tard, après avoir réglé les formalités sur les causes de l’accident et envoyé le chauffeur du camion frigorifique à l’hôpital Tenon, Paul et Laurène s'engouffrèrent dans le métro. L'escalator était encore en panne, ce qui mit Paul, trempé de la tête aux pieds, en colère. Laurène lui tendit un mouchoir en papier.
–– Tiens, essuies-toi et arrête de râler !
Paul passait la majeure partie de sa vie à vitupérer, parce que rien n'allait jamais comme il voulait.
–– Ah, peuvent pas l'réparer, c'te putain d'escalator ? Non, mais tu sens c't'odeur ? Ça puera toujours la pisse dans c'te saleté d'métro. Au prix du ticket, ils abusent à la R’TAP !
–– Quand est-ce que tu vas arrêter de grogner, Paul ! Qu’est-ce que c’est pénible !
Ils changèrent de ligne à la porte des Lilas, prirent la direction Châtelet, descendirent à République, empruntèrent la direction place d'Italie et quittèrent le métro à Quai de la Râpée. Lorsqu'ils pénétrèrent dans les locaux de la morgue, Paul héla Robert, un employé qu'il connaissait. Robert véhiculait un cercueil dont le couvercle était déposé.
–– Je livre ce lascar dans un box et je suis à vous !
Paul se pencha au-dessus du cercueil et examina le cadavre.
–– Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
–– Son copain la surpris avec un autre mec !
Ils se mirent à rirent, mais pas Laurène.
–– Ça suffit, les gars… un peu de tenue !
–– Vous êtes là pour la petite Line ?
–– Ouais, répondit Paul, toujours en rigolant.
Le regard perçant de Laurène, l'incendia.
–– Venez, elle est par là ! On n'a pas eu le temps de la raccommoder !
Laurène avait des hauts le cœur, à cause des produits chimiques qui empestaient les lieux. Paul, quant à lui, râlait encore.
–– Ça pue autant que dans l'métro, ici !
Robert ouvrit le caisson et tira la civière.
–– C'est quoi, ça, Robert ? demanda Paul.
–– La gamine.
Paul ne riait plus. Il devint blanc comme un linge.
–– Par où on commence le puzzle ? s’exclama-t-il.
Laurène recula et émit un haut-le-coeur.
–– Je ne me sens pas très bien. Partons !
Robert referma le sac, réinséra la civière dans son logement et claqua la porte du caisson.
–– Il faudrait qu'on remette la peine de mort pour ces salauds, dit-il, d'un air affligé. Ma grande vient juste d'avoir seize ans et j'ai peur pour elle !
–– Ne t'inquiètes pas, répondit Paul, on finira par l'avoir !
Laurène était lasse. Elle habitait le quartier, et prit comme prétexte, pour rentrer chez elle, qu'elle devait faire quelques courses alimentaires. Elle avait surtout envie de mettre une certaine distance entre elle et Paul. Il lui tapait sur les nerfs.
–– Y a pas d'problème, Lolo. J'vais aller voir l'boss tout seul !
Avant de rejoindre son bureau, Paul qui avait toujours soif, entra dans le bistrot des Artistes, en face du commissariat. Il salua Marcel, le barman, commanda un café, un rhum, et alluma une Boyard. Au-dessus du bar un écran diffusait le journal télévisé. Le journaliste qui commentait les dernières nouvelles, annonça qu'une nouvelle jeune femme, victime du tueur, venait d'être découverte par un promeneur, dans un bois de la région parisienne.
–– Bon sang, cette histoire ne va jamais s'arrêter ? grogna Marcel. Toi et Laurène, êtes sur le coup ?
–– Ouais, mais pour l'instant on n'a aucune piste !
Paul siffla d'un trait son verre de rhum et en commanda un autre, qu'il but aussi rapidement. Il paya ses consommations, laissa le café sur le comptoir, sortit de l'établissement et traversa l'avenue Gambetta. Avant d'entrer dans le commissariat, il salua, en se fichant de lui, l'agent de faction. À cause de l'alcool qu'il avait ingurgité, Paul monta péniblement les marches qui menaient à son bureau.
" Toc, toc, toc ".
–– Entrez !
–– Salut, chef !
–– Bonjour, Paul.
Le capitaine Henri Kaul n'appréciait guère Paul. D'ailleurs, il ne prenait aucun gant avec lui. Pour lui, Lavergne n’était qu’un crétin, un abruti qui bafouait la police
–– Une jeune femme a été assassinée de la même manière que Marthe, Paul !
–– Ouais, j'viens d'voir ça à la téloche, cap'taine.
–– Laurène n'est pas avec vous ?
–– Elle désirait s'reposer, chef ! Elle est rentrée chez elle. À c't'heure, elle doit pioncer comme un nouveau né !
Kaul ne supportait plus Lavergne, à cause de son langage vulgaire et de son alcoolisme. Et de ses frasques, il en avait plus qu'assez.
–– Vous avez encore picolé, Paul !
–– Bof... juste trois verres de rhum pour m’ettre en route, chef !
–– Dégagez de mon bureau et aller faire votre rapport sur vos activités d'hier !
Paul sortit du bureau en claquant la porte derrière lui. Il détestait Kaul.
Laurène fit son apparition à 16 heures. Avec son jargon habituel, Paul l'informa de la nouvelle.
–– Y en a encore une qu’à été zigouillée !
–– Ah ? Où çà ?
–– En Seine et Marne, vers Esbly !
Kaul entra rapidement dans le bureau.
–– Paul, Laurène, allez à la morgue de Meaux pour y prendre la température !
–– Dans ce genre d'endroit elle est plutôt glaciale, rétorqua Laurène.
Kaul lui sourit et fit demi-tour. Laurène était, dans ce commissariat, le seul officier sur lequel il pouvait vraiment compter. D'ailleurs, il envisageait sérieusement de se faire remplacer par Laurène, lorsqu'il partira à la retraite. Une retraite bien mérité, qu'il devrait prendre dans une quinzaine de jours. C'est lui qui avait formé Laurène. Cett gosse, il l’a connaissait depuis qu’elle était toute petit.
–– Meaux, ce n'est pas loin de chez toi, Paul ?
–– À peine à dix minutes. On y va maint'nant ?
–– Oui.
–– Avant, faut que j'finisse d'remplir mon rapport pour Kaul. Ensuite, j'suis libre !
Pour une fois, Laurène resta courtoise avec lui.
–– De toute façon, Kaul nous a demandé de partir tout de suite. Alors, allons-y ! Ce soir, j'aimerai me détendre un peu. Si tu veux bien, avant d'aller à la morgue, je t'invite à manger quelque chose dans un restaurant de Nogent-sur-Marne. Qu'en dis-tu ?
–– … psitt ! Pas mal comme idée, Lolo !
–– Il est 18 heures, et le temps d'arriver là-bas... avec la circulation !
–– C'est d'accord, Lolo !
–– On prend la voiture de service ?
–– Non, j'préfère la mienne !
Ils montèrent dans l'antique Mercedes break de Paul, garée derrière le commissariat.
–– Tu as toujours cette vieille bagnole ?
–– Ouais, j'peux pas m'en passer.
Laurène se retourna et scruta l'arrière du véhicule. Sur les sièges et dans le coffre, régnait un fouillis indescriptible. Un désordre, comme seul Paul Lavergne savait mettre.
–– Montres-moi ton rapport, Paul.
Les feuilles étaient pleines de taches de graisse.
–– Tu as bouffé un hamburger ou quoi ?
–– Ouais, justement !
Laurène pensa à Marthe qui s'était fiancée avec lui et de leur projet de mariage qui échoua. Marthe l'avait laissé tomber au bout de trois mois, parce qu'elle ne supportait plus son bordel permanent, son langage vulgaire, son alcoolisme et surtout sa tendance à ne pas vouloir se laver pendant plusieurs jours.
L'odeur nauséabonde qui régnait dans l'habitacle, poussa Laurène à ouvrir la vitre.
À la fin du dîner, Laurène régla l'addition du restaurant.
–– Merci, mon coeur !
–– C'est normal, ce matin tu as payé les cafés !
–– On fait quoi, maint'nant ?
–– Nous avons largement le temps, ce n'est pas la peine de nous hâter. Allons déjà chez toi pour boire tranquillement notre café. Après, direction la morgue.
–– Ça marche !
Paul gara la voiture dans la cour de son pavillon, à Saint-Germain sur Morin, et secoua Laurène qui s'était endormie.
–– Oui ?
–– On est arrivé !
Lorsque Paul alluma la lumière de la cuisine, des dizaines de blattes se dispersèrent et disparurent en moins de cinq secondes, sous les placards et par les interstices muraux. Il régnait un désordre indescriptible dans la maison. Une vaisselle sale, qui datait d'au moins quinze jours, gisait dans le bac de l'évier. Pour combler le tout, il se dégageait des lieux une odeur de moisissure et de tabac froid. Paul ouvrit la fenêtre, pour aérer.
–– N’fais pas attention au bordel !
Elle toussa
–– ... ah oui ?... quel bordel ?
Elle entra dans la salle de séjour. Là aussi, stagnait une forte odeur de vieux mégots. Paul avait pris cette manie d'allumer une cigarette, d'aspirer quelques taffes et de l'écraser presque entière, par le côté de la braise. Le cendrier du salon, débordait. Elle s'assied, après avoir fait décamper un régiment de cafards et déplacé une tonne de journaux. Les journaux, lorsqu'elle jeta un rapide coup d'œil, ne parlaient que des meurtres.
–– ... chicorée ?
–– Pardon ?
–– Dans ton café, tu veux de la chicoré ?
–– Oui.
Laurène feuilleta les journaux quelques secondes, puis les referma. Lasse, elle se leva et inspecta les environs. Dans la maison c'était partout le désordre, et cette odeur... comme dans la voiture... écoeurante... Pourtant, en y regardant de plus près, la maison de Paul avait du charme. Bien entretenue, elle serait plutôt confortable et accueillante. Laurène pensa que Dieu dans son infinie bonté, donnait bien souvent du caviar aux cochons. Laurène payait un loyer exorbitant pour son minuscule deux pièces. Et malgré 550 euros d'économie qu'elle faisait mensuellement sur un compte Épargne Logement, elle n'avait, comme la plupart des français, plus les moyens de s'offrir un appartement, à cause de l'inflation immobilière qui, ces quatre dernières années, s'était accrue. Et pourtant, elle avait un salaire confortable. Paul apparut avec un plateau. Dessus, étaient délicatement posés le bol de café et les tasses, avec en primes quelques belles tranches de brioches chocolatées.
–– Eh bien, quelles belles intentions ?
–– Oui. J'ai envie de faire des efforts pour ranger ma baraque. Elle n'est pas trop accueillante pour une nana !
–– Je ne suis pas à prendre, Paul.
–– Je sais bien, mais qu'est-ce que t'en penses ?
–– Absolument rien. Qu'est-ce que tu fiches avec tous ces journaux ?
–– J'ai recherché des indices, mais ballon !
Après avoir bu leur café et prit un temps de repos, ils rejoignirent la morgue de Meaux. Là aussi, l'odeur de formol incommoda Laurène. Sur le retour, Paul l'invita à passer la nuit chez lui. L'emmener jusqu'à Paris et revenir à Saint-Germain, ne l'enchantait guère. Et il était plus de minuit.
–– Si tu veux, tu peux dormir dans la chambre de Marthe. Là-haut, il n’y a pas d'cafard ! Je n'y suis pas entré depuis qu'elle m'a quitté.
–– D'accord. Alors, ton diagnostic ?
Il fit mine de ne pas comprendre, comme s'il savait à quoi s'en tenir.
–– Pour quoi ?
–– ... la gosse !
–– Je n'en ai aucune idée ?
–– J'ai faim !
–– Encore ? Mais t'as l'vers solitaire ou quoi ?
–– C'est nerveux ! Tu as quelque chose à manger chez toi ?
–– Non, mais il y a une épicerie sur la route.
Il s'arrêta, entra dans le magasin, acheta un pack de bière, un pain, deux tranches de jambon de pays, un fromage de chèvre et une salade.
Pendant que les canettes de bière et une bouteille de champagne rafraîchissaient dans le réfrigérateur, Laurène se détendit sous la douche. Paul poussa le bordel qui avait envahi la table de la cuisine, prit un sac poubelle et mit à l'intérieur tout ce qui traînait dessus : couverts sales en plastique, assiettes et verres en carton. Il prépara la salade, découpa une échalote, essuya la table, dressa deux couverts sur une nappe propre, déboucha une bouteille de Pomerol et vaporisa dans l'atmosphère un peu de parfum à la citronnelle.
–– Laurène, c'est prêt !
Elle pénétra dans la cuisine.
–– On dirait que tu as mis les petits plats dans les grands?
–– Assieds-toi, ma grande.
Il servit les verres en vin.
–– À notre amitié, Laurène. Tchin !
–– Cette affaire me tourmente, je suis angoissée !
–– Ouais, c’t’histoire est moche. Allez, pense à aut'chose et arrête de désespérer. Détends-toi un peu !
Elle se mit à sangloter.
–– Marthe était ma meilleure amie... snif... je pense sans cesse à elle !
Il lui caressa doucement le visage.
–– Allez, mange, ça ira mieux après !
Laurène se régala avec la salade et le fromage de chèvre.
–– C'était bon. Merci, Paul !
Paul se leva, disparut dans la cuisine et revint en exhibant la bouteille de champagne.
–– Tu es fou, nous allons être ivres !
–– Ben... avec tout l'boulot qu'on a en c'moment, faut pas qu'on s'laisse aller. Une p'tite coupe de Champ, ne nous f'ra pas d'mal !
Ils trinquèrent une nouvelle fois.
Quelques secondes plus tard, Laurène se trouva étrange. Ses mains et ses bras ramollissaient. Une envie soudaine de dormir l’a saisit, et elle tomba rapidement dans un profond sommeil. Paul se leva d'un bond et l'empoigna par les cheveux. Il l'assomma, en lui porta un violent coup de poing dans la figure.
–– Alors, ma p'tite, tu croyais m'échapper ?
Il l’a traîna sur le sol, ouvrit la trappe d'accès qui menait à la cave, descendit les marches à fond de train et l'installa sur un vieux sommier. Elle saignait de la bouche et d'une oreille. Une touffe de cheveux sanguinolente resta entre les doigts de Paul. En la tirant, il lui avait arraché une partie du cuir chevelu. Il l’a bâillonna, l’a ligota et l’a menotta. Elle s'évanouit. À son réveil, Laurène avait le corps meurtri. Elle souffrait de multiples fractures, du sang coulait le long de son visage. Elle ouvrit les yeux et paniqua ; Paul était nu. Elle tenta de se débattre, chercha à arracher un cri : en vain. Paul s'allongea à côté d'elle.
–– Arrête de bouger, personne ne viendra à ton s'cours ! Cette cave est insonorisée !
Il se leva, prit une corde et lui lia les chevilles. Il tendit la corde, l'attacha à un poteau de soutènement, et opéra de la même façon pour les poignets. Assuré qu'elle était entièrement à sa merci, il lui ôta les menottes, se coucha sur elle et la viola. Il était hors de lui, dans un état second. Pendant tout le temps que dura son calvaire, Laurène resta consciente. Paul se leva et s'essuya le sexe avec un chiffon crasseux, qui traînait sur un établi.
–– Alors, ça t'as fais du bien ? Bon, j'ai soif, j'vais m'chercher une p'tite bière !
Dix minutes plus tard, lorsque Paul redescendit les escaliers, il était complètement ivre. Il ouvrit une armoire, sortit une tronçonneuse et l’a posa sur l'établi. Laurène avait la ferme conviction, que sa dernière heure n'allait pas tarder à arriver. Paul vida d'un trait une canette de bière.
–– Sale ordure.
–– C'est vrai, j’suis complètement cinglé.
Elle cria et s'évanouit de nouveau. Paul l’a réveilla en l'aspergeant d'eau glacée et de coups de poings.
–– Pourquoi tu fais ça, espèce de salaud ?
–– Quand j'étais môme, la nuit, pendant qu’mon père bossait, ma mère, pour assouvir ses fantasmes, venait dans ma chambre. Elle me faisait des saloperies, et après il fallait que j'lui fasse la même chose. Elle disait, que si j'allais m'plaindre à qui qu'ce soit, elle me tuerait. Voici l'histoire d'mon enfance. C'n'est pas gai, hein ?
Il empoigna la tronçonneuse, la mit en marche et l’a colla sous le nez de Laurène, terrorisée. Il lui sectionna le sein droit, s'acharna sur l'autre, arrêta l'engin et se pencha au-dessus d'elle.
–– Adieu, chérie, j'vais t'découper en tranche !
À cet instant, deux coups de feu claquèrent. Paul s'écroula comme un pantin. Kaul, accompagné d'une dizaine de policiers, fit irruption dans la cave. Il tâta le pouls de la jugulaire de Paul.
–– Il est encore vivant !
Trois mois plus tard, Laurène reprenait son service. Pour l'histoire, elle était restée pendant une semaine dans le coma. Malgré les souffrances qu'elle avait endurées, elle était radieuse et sereine. Ses collègues l'applaudirent –– Henri l'embrassa avec ferveur.
–– Nous t'attendions avec impatience ! lui dit-il, avec tendresse.
–– Comment savais-tu, que le tueur c'était Paul ?
–– Le jour où tu es allé à la morgue de Meaux avec lui, j'ai reçu un pli de Marthe. Elle l'avait posté le jour même de sa mort. Dans cette lettre, elle expliquait qu'elle avait réuni assez de preuves contre Paul, que c'était lui le meurtrier des gamines. Dès cet instant, je l'ai fait mettre sous surveillance. Heureusement que nous étions en planque, le jour où... Viens par ici, nous avons préparé un buffet pour fêter ton retour !
Elle embrassa ses collègues, les remercia pour les cadeaux et fit un bref discours. Émerveillée, elle tourna, avant de se servir, deux fois autour du buffet. Elle prit un morceau de saucisson, le goûta, mais ne reconnut pas la saveur du produit.
–– Qu'est-ce que c'est, Henri ?
–– Du poulet en tranche.
L'évasion
Lorsque Paul ouvrit les yeux, il savait parfaitement qu'il se trouvait à l'hôpital de Lagny-sur-Marne. Il voulut se gratter le front, mais ne pouvait accéder à son souhait. Ses bras étaient entravés par des sangles et sa tête le faisait souffrir. Il se trouvait dans la même chambre que Sylvie, sa femme, décédée quatre ans auparavant d'une septicémie. Elle l'avait attrapée dans ce même hôpital, suite à une simple opération de l'appendice. Depuis ce jour, Paul s'était mit à boire et à détester la terre entière, surtout les toubibs. Paul qui avait un équilibre précaire à cause des problèmes familiaux qu'il avait rencontrés dans son enfance, l'avait retrouvé auprès de sa chère et tendre Sylvie. Il se demandait comment il avait échoué là, et fit fonctionner sa mémoire. La dernière chose dont il se souvenait, était un coup de feu, peut-être deux, il ne savait plus très bien. Il lui semblait aussi, avoir entendu la voix de Kaul.
La porte de la chambre s'ouvrit et une infirmière entra. Elle poussait un chariot, sur lequel était posé tout un tas de bazar pour les soins des malades. L'infirmière qui paraissait énervée, s'empressa, à l'aide d'une seringue, d'infiltrer de la morphine dans le tube d'alimentation du goutte à goutte. Deux hommes entrèrent. Paul reconnu Marc Martinez et Louis Leguen, deux anciens copains. Lorsque Paul était entré dans la police, il avait fait ses classes avec eux.
Paul fit mine de dormir. L'infirmière l'examina, lui ouvrit les paupières et lui balança le faisceau de sa lampe dans les yeux.
–– Ne faites pas semblant de dormir !
Il ouvrit les yeux, lui tira la langue et fit rapidement l'inventaire du chariot de l'infirmière : paire de ciseaux, scalpels et seringues. Marc et Louis qui se foutaient ouvertement de sa gueule, se mirent à l'insulter d'un tas de mots d'oiseaux. Sans même savoir s'il pouvait bouger un seul membre, Paul voulait, avant que les autorités ne décident de son transfert dans une prison, tenter une évasion. Il ne savait pas si ses blessures étaient sérieuses, car depuis que l'infirmière avait mis de la morphine dans le flacon du goutte à goutte, il ne souffrait plus. Martinez et Leguen lui jetèrent encore quelques boutades, puis retournèrent se poster dans la circulation.
Paul décida d'agir. Il se mit à tousser, à saliver, à râler et à se tortiller sur son lit. L'infirmière, croyant qu'il était entrain de faire une crise quelconque, paniqua, et fit la plus grosse erreur de sa vie. Elle dénoua, sans réfléchir, les sangles qui entravaient son malade. Sans perdre une seconde, Paul l'attrapa par le cou, serra et lui brisa d’un coup sec les cervicales. L'infirmière s'affala lourdement sur le sol. Paul dégagea ses pieds entravés et se leva d'un bond. Il n'avait mal nul part, et savait que ses blessures ne le gêneraient pas dans ses mouvements. Martinez et Leguen qui étaient entrain de faire les imbéciles dans le couloir, entrèrent précipitamment dans la chambre. Paul, caché derrière la porte battante, tua Martinez sur le coup, en le poignardant avec un scalpel, en plein cœur. Déconcerté par cette attaque surprise, Leguen hésita à sortir son arme. Il sentit deux seringues s'enfoncer dans ses tempes, et le scalpel lui trancher la gorge. Paul déshabilla le cadavre de Martinez. Il avait, à quelque chose prêt, la même carrure que lui. Il enfila les vêtements, prit les armes sur les victimes, les quelques billets qui se trouvaient dans les portefeuilles et les clés de la voiture de service. Au passage, il récupéra son couteau Laguiole, que Leguen s'était accaparé. Il ouvrit la porte de la chambre et risqua un coup d'œil dans la circulation. Il n’y avait personne en vue. Il se dirigea vers la sortie, descendit l'escalier à fond de train, sortit par une issue de secours qui donnait directement sur le parking et s'engouffra dans la Mégane.
*
Kaul, les yeux hagard, le visage couvert de sueur, entra comme un fou dans le bureau de Laurène. Elle sursauta.
–– Laurène, Paul s'est évadé de l'hôpital !
Elle reçut l'information comme une gifle. Elle pausa lentement son stylo sur le bureau, déchira la feuille du procès verbal qu'elle était entrain de rédiger, et expédia le témoin qu'elle interrogeait.
–– Tu le laisses partir comme ça, celui-là ?
Kaul, l'air ahuri, regardait Jo Paglioanoni qui cavalait vers la sortie, sans perdre une seconde. Paglioanoni, le témoin en question, de son surnom Jo le bègue, à cause de son fort accent italien, était pourtant un malfrat de grande envergure. Il avait escroqué deux millions d'euros à une banque gouvernementale.
–– Je le rattraperai plus tard ! Que disais-tu ?
–– Que Paul s'était évadé de l'hôpital de Lagny. Il a tué l'infirmière, Leguen et Martinez. Allons sur place !
Malgré son poids prohibitif, Kaul descendit les escaliers quatre à quatre. Il fit monter Laurène dans son Alpha Roméo, plaça le gyrophare à goutte d'eau sur le toit de la voiture, et sirène hurlante, démarra en trombe. Telle une anguille, il se faufila à travers l'intense circulation qui régnait sur l'avenue Gambetta. Expert en conduite automobile, il prit, à vive allure, le boulevard périphérique, lui aussi encombré. À la hauteur de la porte de Bercy, il s'engagea sur l'autoroute A4 et bloqua le compteur sur 220 kilomètres heure. À ce train, ils ne mirent pas plus de quarante minutes pour rejoindre l'hôpital de Lagny. Suivit de Laurène, qui était heureuse d'être arrivée saine et sauve, Kaul exhiba sa carte de police. Les deux gendarmes s'écartèrent pour les laisser passer. Les murs de la chambre étaient maculés de sang. Laurène fouilla les vêtements des cadavres.
–– Qui aurait pu imaginer une chose pareille, dit-elle. Paul doit être loin à l'heure qu'il est ! Les armes de Marc et de Louis, ainsi que les clés de la voiture de service, ont disparu !
–– Dorénavant, avec ce pervers, il faut s'attendre à n'importe quoi ! répliqua Kaul.
*
Paul gara la Mégane rue des Martyres, longea la Marne pendant deux cent mètres, traversa la rue des Marguerites et alla frapper au numéro 245, sur la vitrine d'une charcuterie. Des pas résonnèrent dans la boutique, une lumière s'alluma. Le store de la porte s'écarta, laissant entrevoir la grosse bouille du charcutier, désappointé de voir, à une heure aussi tardive, Paul taper à sa porte.
–– Paul ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?
–– J'suis en cavale... j'viens te d'mander d'l'aide!
–– Je sais, j'ai vu ça à la télé. Entre !
Avant de fermer la porte, Thierry jeta un coup d'œil à l'extérieur. Ils s'embrassèrent et se serrèrent une chaleureuse poignée de main.
–– T'as pété les plombs ou quoi, Paul ?
–– Ça s'pourrait bien. T'as quelque chose à bouffer, j'ai les crocs ?
–– Tu n'as qu'à te servir.
Paul prit un saucisson sec sur un crochet et une bouteille de côte du Rhône sur une étagère. Il sortit son couteau Laguiole et coupa une rondelle de saucisson, qu'il dégusta en fermant les yeux.
–– T'as du pain ?
Thierry lui tendit un pain complet.
–– J'n'aime pas c'pain là !
–– Avec ça, monsieur est devenu difficile !
Thierry haussa les épaule et disparu dans la cambuse. Il revint avec une baguette et un fromage de chèvre. Lorsque Thierry s'était installé à son compte, quatre ans plus tôt, Paul lui avait prêté 30000 euros. À cette époque, Paul venait de toucher un héritage de 500000 euros, suite au décès de sa grand-mère maternelle. Héritage, qu'il a dilapidé en quelques mois, en fêtes et orgies. En réalité, cet argent avait surtout servi à attirer ses jeunes victimes. Quand Thierry avait voulu lui rendre l'argent de son prêt, Paul, grand prince, avait refusé et lui en avait fait cadeau. Aujourd'hui, plus que jamais, Thierry se sentait redevable envers Paul.
–– T'es vraiment un pote, Thierry !
Paul embrassa Thierry et le fromage.
–– Fais gaffes que les flics ne te coincent pas avec un fromage de chèvre ! s'esclaffa Thierry.
Ils rirent de bon cœur.
–– Faut qu'tu m'aides, Thierry. T'es l'seul pote qui m'reste !
–– Qu'est-ce qui t'as pris de tuer l'infirmière et tes deux collègues ?
–– Il faut que j'quitte la France au plus vite. Pour ça, il faut qu'tu m'trouves des papelards !
–– Oui, il n'y a plus qu'à, faut qu'on !
Thierry connaissait les frasques de Paul par cœur, et pour cause, il avait participé à presque tous ses meurtres. C'est Thierry qui évacuait les victimes dans des sacs poubelles et les déposait dans la nature. D'ailleurs, quelques-unes reposent dans le jardin, derrière la charcuterie.
–– J'peux compter sur toi, Thierry ?
Thierry avait un mauvais pressentiment. Il pensait que les ennuis n'allaient pas tarder à lui tomber sur le paletot.
–– Oui, tu peux ! Pour tes papiers, il va falloir que j'aille voir Momo, à Pigalle !
Momo était aussi un de leur pote d'enfance ; mais en affaire, copain ou pas, il ne faisait aucun cadeau à qui que ce soit. Lorsqu'il s'agissait d'argent, il ne connaissait plus personne.
–– Momo est trop cher. Vas plutôt chez Papa, rue de la Goutte d'Or.
–– Papa est derrière les barreaux !
Paul réfléchit, et siffla d'un trait un verre de vin.
–– T'as du café ?
–– Toi, je te vois venir avec ton café !
–– J'fumerais bien une clope.
Thierry fumait les mêmes cigarettes que Paul. Il sortit un paquet de Boyard de sa poche.
–– Tiens, c'est la dernière. Et ne me demandes pas d'aller en chercher un paquet, à cette heure !
–– Non, ça ira !
–– Ce n’est pas dommage. Bon, viens par ici !
Thierry poussa la caisse enregistreuse et pressa sur un bouton. Le rayon des spiritueux pivota.
–– Mais qu'est-ce que t'as fais à la cave ?
–– C'est devenu un abri antiatomique.
Thierry l'invita à descendre. La cave possédait tout le confort, elle ressemblait à une forteresse.
–– T'as gagné au loto ?
–– Non, mais mon affaire marche bien ! Avec ma camionnette je visite tous les patelins du coin. Dans cette histoire, j'en ai eu pour soixante mille euros !
Paul était en admiration.
–– Là-dedans, personne ne viendra te chercher !
–– Mais... ta femme... tes gosses ?
–– Ils ne viennent jamais ici.
–– Ah ?...
–– Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne pas mettre le bordel partout !
–– T'en fais pas. Tiens, voici les clés de la bagnole avec laquelle j'suis v'nu jusqu'ici. Faut la planquer. Elle est à deux cent mètres, le long d'la Marne, côté rive gauche, en descendant l’quai !
Avant de sortir Thierry alluma le téléviseur et joua avec la télécommande. Presque toutes les chaînes ne parlaient que de Paul, son portrait était diffusé partout. Paul savait qu'il serait traqué comme une bête par la police, surtout par Laurène Trudeau et ce gros porc de Kaul. Thierry sortit prudemment de la boutique. Il jetait de rapides regards à gauche et à droite, il n’était pas rassuré, car il se faisait du souci. Pas pour Paul qu'il savait capable de n'importe quelle absurdité pour s'en sortir, mais pour sa femme et ses gosses. Il monta dans la Mégane et fit une marche arrière. Pour gagner du temps, il prit, à contre sens, l’avenue Victor Hugo. Malheureusement pour lui, à cet instant une patrouille de police surgit. Les policiers mirent leur véhicule en travers de la route. Deux agents, l'arme au poing, en descendirent et lui lancèrent des injonctions. Thierry avait la ferme certitude, que la nuit allait être mouvementée, son cœur cognait fortement dans sa poitrine. Il tenta de garder son calme et ouvrit la vitre électrique, affichant un sourire coincé. Les agents, prudents, montèrent lentement à sa hauteur. L'un d'entre eux le reconnu et rengaina son arme. C'était Jean, le père de Roger, un copain du fils de Thierry. Après une brève salutation, Jean lui présenta la photo de Paul.
–– Tu as déjà vu cet homme, Thierry ?
–– Non ! Qui est-ce ?
–– Paul Lavergne.
–– Je ne le connais pas !
Après quelques blagues sur ses pratiques de conduite douteuses, les agents le laissèrent filer. À cause de la frousse occasionnée par ce stupide incident, Thierry avait une diarrhée carabinée, et avait fait dans son pantalon. Il releva la vitre, salua les policiers et démarra sans demander son reste. Il contourna le pâté de maisons dans le bon sens, et remisa la voiture dans la grange. Épuisé, il prit une douche dans la remise et mit ses frusques dans la machine à laver. Il ouvrit un vieux placard et sortit deux plaques d'immatriculations, qu’il avait subtilisées, il y a quelques années, dans une casse du coin. Il voulait changer les plaques de la Mégane, mais se ravisa. Le bruit de la perceuse pourrait, à cette heure, réveiller les voisins, et pourquoi pas, alerter une patrouille de police. Il alla se coucher, mais passa une nuit agitée.
La disparition de Pierrot
Laurène attendit que Pierrot se manifeste, mais il ne vint pas à sa rencontre. Au bout d'un certain temps qu'elle ne mesura pas, elle décida de partir. Elle allait s'engager sur l'escalator, lorsqu'elle aperçut une petite boule de plume jaune dans un renfoncement. Son cœur se serra. Elle fit demi-tour et bouscula, sans s'excuser, une dizaine de personnes qui l'insultèrent. Elle se baissa et ramassa la boule de plume : c'était bien Pierrot. Il était tout raide et à moitié dévoré. Elle sentit des larmes lui envahir les yeux et se mit à sangloter. Elle enveloppa l'oiseau dans un mouchoir en papier et s'engagea, pour de bon cette fois, sur l'escalator.
Avant de regagner le commissariat, Laurène entra dans un bureau de tabac pour acheter une grosse boîte d'allumettes, emballage qui servira de cercueil à Pierrot.
–– Nous ne faisons que des petites boîtes, répondit le buraliste.
C'est dans une épicerie de la rue des Pyrénées, qu'elle trouva sa grosse boîte d'allumettes. Elle prit deux allumettes, vida le reste dans une poubelle et posa Pierrot à l'intérieur. Elle pénétra dans le commissariat, escalada les marches quatre à quatre, entra dans son bureau, ouvrit un placard et prit une grosse cuillère à soupe pour creuser la tombe de Pierrot. Elle redescendit les escaliers de la même façon, et se dirigea vers le square Étienne Vaillant. Ses collègues, en réunion de travail dans l'immense bureau de Kaul, se demandèrent ce qui lui arrivait. Curieux, ils s'agglutinèrent à la fenêtre du premier étage, celle qui donnait sur le square. Ils virent Laurène entrer dans le petit parc, se mettre à genoux sous un gros marronnier et creuser le sol à l'aide de sa cuillère, sous le regard amusé du vieux Léon, le gardien des lieux. Léon connaissait bien Laurène, car lorsqu'elle était gamine, ses parents habitaient le quartier. Tous les ans, au printemps, sur le chemin de l'école, Laurène récupérait, sur les trottoirs, les oisillons du quartier, tombés du nid. Et elle les confiait à Léon, pour qu'il les enterre dans le parc. Laurène recouvrit de terre le petit cercueil, fabriqua une croix de fortune avec ses deux allumettes, fit une brève prière et regagna son bureau.
*
Après avoir nettoyé les sièges de la Mégane avec du shampoing à moquette, Thierry prit comme prétexte, pour se rendre à Paris, qu'il devait aller aux halles de Rungis.
–– Je dois acheter des boyaux pour la fabrication du boudin, Émilie.
Émilie qui en avait assez des mensonges de Thierry, se mit à pleurnicher et à l'injurier d'un tas de noms d'oiseaux sauvages.
–– J'en ai ras-le-bol d'être enfermée douze heures par jour dans ta fichue boutique, Thierry ! Je vais te laisser tomber, toi et ton maudit boudin !
Pour éviter toute discussion, Thierry préféra prendre la fuite et s'engouffra dans sa Mercedes. La circulation était fluide. C'était lundi, jour de fermeture hebdomadaire pour beaucoup de commerces. Et c’était aussi celui de la charcuterie Préval. Thierry comprenait la réaction de sa femme. Il lui avait promis de l'emmener visiter le château de Versailles, et de lui offrir, pour leur cinquième anniversaire de mariage, le restaurant. Mais la visite impromptu de Paul avait contrecarré ses plans. Et ce n'était pas la peine de dire à Émilie que Paul se trouvait dans la cave, elle était bien capable, pour se débarrasser de lui, de balancer une grenade à l'intérieur. Et dans l'armurerie de Thierry, des grenades, ce n’était pas ce qui manquait. Émilie ne pouvait plus sentir Paul, depuis qu'il l'avait, un jour que Thierry était absent, dans la réserve à vin, coincée et tenté de la violer.
Thierry engagea la voiture sur l'A4, roula tranquillement jusqu'à la porte de Clignancourt, remonta le boulevard Ornano et bifurqua sur le boulevard Barbès. Il gara sa voiture à deux pas du Moulin-rouge, traversa le boulevard, entra dans un café, au ‘‘Tonneau bar’’, et commanda une bière à la pression, une Pelforth brune. Toutes les cinq minutes, entre deux prostituées qui venaient le solliciter, bouillant d’impatience, il consultait sa montre et grillait cigarette sur cigarette –– comme d'habitude, Momo se faisait attendre. Thierry vida son verre, commanda une sixième pression, alluma sa septième cigarette, et l’alcool aidant, s'enfonça dans des pensées mélancoliques. Le fait que Paul surgisse chez lui comme un cheveux sur une soupe, en pleine cavale, avec la police française et de Navarre aux trousses, n'arrangeait pas ses affaires. Il pensait surtout à ses deux gosses, Adeline et Jérôme, lorsqu'il sentit quelqu'un lui taper familièrement dans le dos. Lorsqu’il se retourna, Joèl Paglioanoni lui faisait face.
–– Alors ça, Jo ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?
–– Pas gland chose ! Et toi ?
–– Ça va !
–– Et la chalcutlaille, ça malche ?
–– Très bien !
–– Je suis en cavale, Thiely.
Thierry éclata de rire.
–– Toi, en cavale ? Mais je rêve !
–– La Laulène Tludeau m'avait coincé poul une affaile de détoulnement de fonds. Pas plus tald qu'hiel, je me tlouvais dans son buleau, avec les menottes aux poignets et tout le bazal. Soudain, son glos chef est entlé et lui a annoncé que Lavelgne s'était échappé de l'hosto où il était sous sulveillance policièle. Du coup, elle m'a laissé filé. Elle en faisait une dlôle de tête, la gosse ! J'ai pas tlès bien complis poulquoi elle m'a laissé paltil ? Dis-moi, tu connais un endloit où je poulais poser mes fesses ? J'ai de quoi payel.
Jo exhiba une liasse de billets de cent et de deux cents euros.
–– Planques ça, Jo ! Ce n'est pas la peine d'attirer les ennuis ! Viens, on se tire d'ici. J'avais un rencard avec Momo, mais il n’arrive pas et je n’ai pas son numéro de téléphone portable sur moi !
–– Tu vois toujouls Momo ?
À ce moment, Momo entra.
–– Je m'excuse, Thierry ! J’ai eu une urgence à la dernière minute !
–– Toi, lança Thierry, le jour où tu seras à l'heure les poules auront des dents !
–– C'est mieux que la grippe aviaire, non ?
Thierry lui remit une enveloppe. Elle contenait les cinq mille euros pour la fabrication des faux papiers de Paul. Jo profita de l'occasion et paya une avance de deux mille euros à Momo, pour qu'il lui en fasse aussi. Momo mesurait environ un mètre quatre vingt dix et était plutôt maigrichon. Avec ses cheveux roux coupés ras, son nez pointu et son menton en avant, il ressemblait à une fouine.
–– Merci, les gars ! Je vous paye une mousse ?
Ils discutèrent longtemps et burent beaucoup. Vers deux heures du matin, lorsqu'ils sortirent du bistrot, Thierry était ivre. Momo les salua et disparu dans la rue Lepic. Thierry, voyant Jo tourner en rond sur le trottoir, lui proposa l'hospitalité chez lui, mais sans lui dire que Lavergne y était. Jo qui n'avait pas bu, prit le volant. Lorsqu'ils arrivèrent à Lagny, Thierry et Jo trouvèrent la cave grande ouverte. Paul était monté dans la boutique et avait fait une razzia dans le rayon des spiritueux. Il avait vidé une bouteille de fine champagne Napoléon de quarante ans d'âge, et était complètement ivre. Jo était ému de voir Paul, mais pas Thierry, qui s'énervait. Jo, ravi de retrouver son vieux pote avec qui il avait fait les quatre cent coups durant son adolescence, le serrait dans ses bras et l'embrassait. Paul n'arrivait pas à mettre un pied devant l'autre. Il se recoucha, après avoir exhibé un pistolet et lancé des propos incohérents.
–– Il est almé ?
–– Pour éviter le moindre accident, je préfère l'enlever !
Thierry ramassa l’arme et montra une couchette à Jo.
–– Tu peux t'installer ici.
Thierry prit une télécommande et appuya sur un bouton. La cloison s'effaça et la couchette disparue, pour laisser place à une salle de bain miniature.
–– T'as peul qu’une guele atomique éclate ?
–– Oui ! Par les temps qui courent, on ne sait jamais.
Thierry avait oublié d'acheter, chez un perruquier de la place Pigalle, tout le nécessaire pour que Paul se grime. Il consulta sa montre. Il était trois heures du matin.
–– Bon, je vais me coucher. Demain, je dois me lever de bonne heure pour faire ma tournée !
Lorsqu'il pénétra dans sa chambre, Émilie n'était pas là. Il entra dans celle des enfants. Elle aussi était vide. Sur la table de nuit, un mot d'Émilie : ‘‘C'est la période des vacances de pâques, maman n'a pas vu les enfants depuis plusieurs mois. Nous reviendrons dans trois jours !’’