Poulet en tranche
Policier Fiction
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Texte intégral
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Tranche de poulette.
Laurène Trudeau longeait les quais de Seine d'un pas vif. Le soleil venait de pointer son nez, mais de l'autre côté de la Seine des nuages menaçaient de déverser leur cargaison sur Paris. Elle traversa le boulevard Diderot et s'engagea dans la rue de Bercy. La circulation y était dense, la pollution à son paroxysme. Le bruit des klaxons actionnés par des automobilistes impatients, agressait les tympans de la jeune femme. Taxis, autocars et bus déversaient leurs flots incessants de voyageurs, qui se hâtaient pour rejoindre la gare de Lyon.
Laurène s'engouffra dans le hall d'accès au métro. Avant de s'engager sur l'escalator, elle attendit que la foule se dissipe. Elle émietta les restes de son croissant, tendit une main, leva la tête et chercha le canari des yeux. Elle avait baptisé le serin Pierrot, à la mémoire de son compagnon disparu dans un accident de moto, l'année précédente. Pierrot qui la guettait sur la branche d'un arbre proche, se présenta. Sans hésiter, il se posa sur sa main. Il l’a regarda en remuant sa petite tête, se mit à chanter pour lui dire bonjour, picora rapidement les miettes, les engloutit en moins de deux, essuya son petit bec sur le pouce et s'envola pour se poser sur le rebord d'une poutrelle. Heureux, il sifflait. Il attendit que Laurène s'engage sur l'escalator, alla se poser sur le garde-corps et l’a suivit du regard, jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
Comme chaque jour que Dieu fasse, avant de se rendre au commissariat de Gambetta, Laurène entra dans le bar des Acacia. Elle salua Lucien, le barman, et s’installa à sa place habituelle, au fond de la minuscule et obscure salle. En face d'elle, un homme, gros, sale, les cheveux gras, mal rasé, qui sentait mauvais, trempait un énorme havane dans son verre de cognac. À l'aide de son briquet il chauffa le cigare, ouvrit une boîte d'allumettes, en prit une, l’a cassa en deux, l’a planta au bout du havane, l'alluma, ferma les yeux, aspira goulûment la première bouffée de fumée et l’a recracha doucement en faisant des volutes. Un nuage malodorant envahit la salle. Écoeurée, Laurène se leva et alla s'asseoir trois tables plus loin.
Le gros homme se vexa.
–– Aujourd'hui, dit-il, d'une voix hésitante, c'est mon anniversaire. Je suis vraiment désolé de vous avoir offensé, mademoiselle. Puis-je... vous offrir quelque chose ?
–– Non merci, répondit Laurène.
Elle avait envie de lui écraser son cigare qui puait autant que lui, sur la figure. Elle ouvrit son sac à main, sortit sa revue hebdomadaire de Vive les Femmes, l'ouvrit, et se plongea obstinément à l'intérieur. Son métier, commissaire de police, l'accaparait à plein temps. Elle se prélassait rarement. Ses week-ends, elle les passait à rédiger des rapports, à faire ses courses et son ménage.
Affichant un sourire forcé, Lucien, âgé de 31 ans, grand blond aux cheveux en batailles, qui lui aussi était mal rasé, affublé comme un as de pique, sortit de derrière son comptoir et se dirigea vers Laurène. Dès la seconde où il l’a vu pénétrer dans son établissement, il y a de cela un an, il était tombé amoureux d'elle. Il alluma le plafonnier et entama la conversation.
–– Vous allez tuer vos yeux à lire dans la pénombre, Laurène. Ce serait vraiment dommage, ils sont si beaux !
Elle leva ses superbes yeux bleus vers lui, plongea son regard dans le sien, lui sourit. Lucien sentit une érection durcir son sexe, et son coeur battre la chamade. Chaque fois qu'il la voyait, il en était ainsi. Elle pausa les yeux sur sa braguette et passa sa langue sur ses lèvres. Elle aimait l'exciter pour lui faire plaisir, mais les choses en étaient restées à ce stade avec lui. Mais Lucien se faisait des films. Un jour, il lui a même avoué, qu'il se masturbait la nuit en pensant à elle. Elle lui avait répondu, qu'il n'en était pas de même de son côté, et malgré sa gentillesse, elle n'en avait rien à faire de lui et de ses branlettes nocturnes. « Que les hommes peuvent être stupides ! », pensa-t-elle. Elle commanda un café simple, mais comme d'habitude, Lucien, obstiné de nature, lui en apporta un double.
Et il répliqua, comme d'habitude.
–– L'autre est pour moi, Laurène.
Il passa derrière elle, posa la tasse sur la table et se frotta contre son épaule. Elle sentit son sexe, lui mit un coup de coude. Elle inspecta son café recouvert d'une mousse onctueuse : « Et si cet abruti avait éjaculé dedans ! », pensa-t-elle.
Elle repoussa la tasse.
–– Désirez-vous des croissants, Laurène ?
–– Non, Lucien.
Elle n'avait pas envie de manger ; la veille, elle avait connu la terreur, comme celle que l'on voit dans les films d'horreur. Mais là, c'était vraiment la première fois qu'elle avait eu aussi peur en voyant un cadavre. Peut-être aussi parce que c'était celui de Marthe, sa collègue et meilleure amie. Une panique indescriptible s'était emparée d'elle à la morgue. Et heureusement qu'elle était avec son collaborateur, Paul Lavergne, pour identifier le corps. Marthe était le bras droit de Laurène. Les deux jeunes femmes, pratiquement inséparables au travail comme dans la vie de tous les jours, avaient résolu un certain nombre d'affaires criminelles. Complices, elles partageaient un petit appartement dans le douzième arrondissement de Paris. Elles se connaissaient depuis l'école maternelle, et rien n'avait pu les séparer. Même dans les moments difficiles, surtout celui de l'adolescence où elles flirtaient avec les mêmes garçons, elles surent restées unies. Dans le commissariat de Gambetta, Marthe avait été aimée de tout le monde, car elle était toujours d'une humeur joyeuse. Cette jolie brunette âgée de trente-trois ans, avait été assassinée de façon ignoble. D'un naturel discret, rien ne laissait supposer qu'elle était sur la piste du meurtrier. Personne ne savait comment, mais les faits étaient là. Laurène avait pris la ferme résolution de trouver et de boucler ce psychopathe. Le bruit désagréable du véhicule de ramassage des déchets urbain, l’a tira de ses pensées. Sentant une présence, elle leva la tête et rencontra le regard imbécile de Paul Lavergne. Paul, trente-trois ans, inspecteur de police, grand brun à l'allure sportive, secondait Laurène comme il pouvait. Elle pausa un fade regard sur lui. Paul avait les cheveux hirsutes. Il avait l'allure de quelqu'un qui s'était levé de son lit à la dernière seconde, et habillé sans s'être douché. Pour tout ceux qui le connaissaient, c'était son état naturel.
–– Salut, ma p'tite Lolo !
–– Arrête de m'appeler comme ça !
–– Ça n'te déranges pas, si j'm'installe ?
–– Non, assieds-toi. Tu as une sale mine.
–– Ouais, j'dors plus très bien en c'moment !
Avec son langage vulgaire, Paul énervait Laurène, et en fait, tous les gens qui le côtoyaient. Il alluma une cigarette qui puait autant que le cigare du gros homme, et héla sans retenue, en claquant des doigts et en sifflant, Lucien.
–– Arrête de faire ça !
–– Quoi, encore ?
–– De claquer des doigts et de siffler le garçon !
Avant de prendre leur commande, Lucien poussa une chaise et essuya la table. Laurène remarqua, qu'il était toujours en érection.
–– Vous désirez un autre café, Laurène ?
–– Oui.
–– Et vous, monsieur Paul ?
–– Un café et un double rhum.
Lucien tourna les talons et lui lança un « Pfiut » méprisant. Paul lui fit un geste obscène dans le dos.
–– T'as lu le journal de c'matin, Lolo ?
–– Non.
–– Le tueur a encore frappé.
Elle fut prise d'une sorte de malaise.
–– Ça ne va pas, Lolo ?
–– Ce n'est rien, ça va passer !
Elle déplia le journal. Il était entièrement froissé, comme tout ce que touchait Paul. En première page, le visage radieux d'une jeune fille. Paul prit un air dégoûté.
–– La môme venait juste d'avoir seize ans ! Elle a été tuée dans les mêmes circonstances que Marthe ! J'suis certain qu'c'est lui !
–– Oui, ça m'a tout l'air d'être son œuvre.
–– Le jour où j'tombe dessus, j'le casse en deux !
Lucien arriva, pausa son plateau et les servit.
–– J'vous doit combien, Lucien ?
–– Neuf euros, monsieur Paul.
–– C'n'est pas donné !
–– Le pétrole a encore augmenté, monsieur Paul !
Paul paya les consommations en bougonnant. Lucien lança encore un « Pfiut », avant de s'éloigner.
–– Ce mec est vraiment désagréable, Laurène !
–– Laisse tomber !
Agacée, elle avala précipitamment son café et se brûla le palais. Paul vida d'un trait son verre de rhum, et comme d'habitude ne toucha pas à son café. Le portable de Laurène, se mit à sonner. Elle le décrocha d'un geste vif.
–– Allô !
C'était Henri Kaul, son chef de service.
–– Bonjour, Laurène. Tu as vu Paul, ce matin ?
–– Bonjour, Henri. Paul est avec moi !
–– Avant de venir au commissariat, allez tous les deux à la morgue du Quai de la Râpée, jeter un oeil sur le cadavre d'une nouvelle victime. Il s'agit de Line Van Guyen-Pô !
Laurène se leva et tira Paul par le col de sa veste, qui était d'une propreté douteuse.
–– Allez, en route.
–– Rien ne presse, Laurène !
Il désirait reprendre un autre rhum, et alluma une cigarette.
–– Arrête de boire ! Allez debout, on a du boulot sur la planche !
La pluie tombait à verse. Laurène releva le col de son blouson et ouvrit son parapluie blanc à petits pois vert. Les passants la charrièrent avec son pébroque insolite. Paul, les mains dans les poches, se réfugia dessous. Ils attendirent que le feu passe au rouge pour traverser l'avenue Gambetta. Elle allait s'engager sur le passage piéton, mais Paul la tira brusquement en arrière. Bruit de pneus qui n'accrochent pas sur le macadam devenu glissant, fracas de ferraille qui s'entrechoque, cris... Devant eux, un motocycliste qui n'avait pas eu le temps de démarrer, gisait au sol, la tête sous les roues d'un camion frigorifique. Paul exhiba sa carte de police, car déjà des curieux s'agglutinaient.
Pendant que Paul alertait les secours avec son portable, Laurène aida le chauffeur du camion, un homme d'origine portugaise, choqué, à reprendre ses esprits. Elle entra avec lui au commissariat et le fit asseoir dans son bureau. Le chauffeur tremblait de tous ses membres. Elle lui servit un café et le réconforta, tout en regardant, de sa fenêtre, l'agitation qui régnait dans la rue. Paul, au milieu de la chaussée, pour écarter les curieux, faisait de grands gestes. Autour de la place Gambetta, régnait un embouteillage monstre. Les agents de police parvenaient difficilement à rétablir la circulation. Le brouhaha qui montait de l'avenue, se répercutait sur les vitres du bureau, les faisait vibrer. Ce n'était que cris, hurlements, coups de klaxon et insultes. Machin hurlait qu'il allait être en retard à son boulot, et truc qui rentrait de son taf, criait que le mort pouvait bien attendre. Une heure plus tard, après avoir réglé les formalités sur les causes de l’accident et envoyé le chauffeur du camion frigorifique à l’hôpital Tenon, Paul et Laurène s'engouffrèrent dans le métro. L'escalator était encore en panne, ce qui mit Paul, trempé de la tête aux pieds, en colère. Laurène lui tendit un mouchoir en papier.
–– Tiens, essuies-toi et arrête de râler !
Paul passait la majeure partie de sa vie à vitupérer, parce que rien n'allait jamais comme il voulait.
–– Ah, peuvent pas l'réparer, c'te putain d'escalator ? Non, mais tu sens c't'odeur ? Ça puera toujours la pisse dans c'te saleté d'métro. Au prix du ticket, ils abusent à la R’TAP !
–– Quand est-ce que tu vas arrêter de grogner, Paul ! Qu’est-ce que c’est pénible !
Ils changèrent de ligne à la porte des Lilas, prirent la direction Châtelet, descendirent à République, empruntèrent la direction place d'Italie et quittèrent le métro à Quai de la Râpée. Lorsqu'ils pénétrèrent dans les locaux de la morgue, Paul héla Robert, un employé qu'il connaissait. Robert véhiculait un cercueil dont le couvercle était déposé.
–– Je livre ce lascar dans un box et je suis à vous !
Paul se pencha au-dessus du cercueil et examina le cadavre.
–– Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
–– Son copain la surpris avec un autre mec !
Ils se mirent à rirent, mais pas Laurène.
–– Ça suffit, les gars… un peu de tenue !
–– Vous êtes là pour la petite Line ?
–– Ouais, répondit Paul, toujours en rigolant.
Le regard perçant de Laurène, l'incendia.
–– Venez, elle est par là ! On n'a pas eu le temps de la raccommoder !
Laurène avait des hauts le cœur, à cause des produits chimiques qui empestaient les lieux. Paul, quant à lui, râlait encore.
–– Ça pue autant que dans l'métro, ici !
Robert ouvrit le caisson et tira la civière.
–– C'est quoi, ça, Robert ? demanda Paul.
–– La gamine.
Paul ne riait plus. Il devint blanc comme un linge.
–– Par où on commence le puzzle ? s’exclama-t-il.
Laurène recula et émit un haut-le-coeur.
–– Je ne me sens pas très bien. Partons !
Robert referma le sac, réinséra la civière dans son logement et claqua la porte du caisson.
–– Il faudrait qu'on remette la peine de mort pour ces salauds, dit-il, d'un air affligé. Ma grande vient juste d'avoir seize ans et j'ai peur pour elle !
–– Ne t'inquiètes pas, répondit Paul, on finira par l'avoir !
Laurène était lasse. Elle habitait le quartier, et prit comme prétexte, pour rentrer chez elle, qu'elle devait faire quelques courses alimentaires. Elle avait surtout envie de mettre une certaine distance entre elle et Paul. Il lui tapait sur les nerfs.
–– Y a pas d'problème, Lolo. J'vais aller voir l'boss tout seul !
Avant de rejoindre son bureau, Paul qui avait toujours soif, entra dans le bistrot des Artistes, en face du commissariat. Il salua Marcel, le barman, commanda un café, un rhum, et alluma une Boyard. Au-dessus du bar un écran diffusait le journal télévisé. Le journaliste qui commentait les dernières nouvelles, annonça qu'une nouvelle jeune femme, victime du tueur, venait d'être découverte par un promeneur, dans un bois de la région parisienne.
–– Bon sang, cette histoire ne va jamais s'arrêter ? grogna Marcel. Toi et Laurène, êtes sur le coup ?
–– Ouais, mais pour l'instant on n'a aucune piste !
Paul siffla d'un trait son verre de rhum et en commanda un autre, qu'il but aussi rapidement. Il paya ses consommations, laissa le café sur le comptoir, sortit de l'établissement et traversa l'avenue Gambetta. Avant d'entrer dans le commissariat, il salua, en se fichant de lui, l'agent de faction. À cause de l'alcool qu'il avait ingurgité, Paul monta péniblement les marches qui menaient à son bureau.
" Toc, toc, toc ".
–– Entrez !
–– Salut, chef !
–– Bonjour, Paul.
Le capitaine Henri Kaul n'appréciait guère Paul. D'ailleurs, il ne prenait aucun gant avec lui. Pour lui, Lavergne n’était qu’un crétin, un abruti qui bafouait la police
–– Une jeune femme a été assassinée de la même manière que Marthe, Paul !
–– Ouais, j'viens d'voir ça à la téloche, cap'taine.
–– Laurène n'est pas avec vous ?
–– Elle désirait s'reposer, chef ! Elle est rentrée chez elle. À c't'heure, elle doit pioncer comme un nouveau né !
Kaul ne supportait plus Lavergne, à cause de son langage vulgaire et de son alcoolisme. Et de ses frasques, il en avait plus qu'assez.
–– Vous avez encore picolé, Paul !
–– Bof... juste trois verres de rhum pour m’ettre en route, chef !
–– Dégagez de mon bureau et aller faire votre rapport sur vos activités d'hier !
Paul sortit du bureau en claquant la porte derrière lui. Il détestait Kaul.
Laurène fit son apparition à 16 heures. Avec son jargon habituel, Paul l'informa de la nouvelle.
–– Y en a encore une qu’à été zigouillée !
–– Ah ? Où çà ?
–– En Seine et Marne, vers Esbly !
Kaul entra rapidement dans le bureau.
–– Paul, Laurène, allez à la morgue de Meaux pour y prendre la température !
–– Dans ce genre d'endroit elle est plutôt glaciale, rétorqua Laurène.
Kaul lui sourit et fit demi-tour. Laurène était, dans ce commissariat, le seul officier sur lequel il pouvait vraiment compter. D'ailleurs, il envisageait sérieusement de se faire remplacer par Laurène, lorsqu'il partira à la retraite. Une retraite bien mérité, qu'il devrait prendre dans une quinzaine de jours. C'est lui qui avait formé Laurène. Cett gosse, il l’a connaissait depuis qu’elle était toute petit.
–– Meaux, ce n'est pas loin de chez toi, Paul ?
–– À peine à dix minutes. On y va maint'nant ?
–– Oui.
–– Avant, faut que j'finisse d'remplir mon rapport pour Kaul. Ensuite, j'suis libre !
Pour une fois, Laurène resta courtoise avec lui.
–– De toute façon, Kaul nous a demandé de partir tout de suite. Alors, allons-y ! Ce soir, j'aimerai me détendre un peu. Si tu veux bien, avant d'aller à la morgue, je t'invite à manger quelque chose dans un restaurant de Nogent-sur-Marne. Qu'en dis-tu ?
–– … psitt ! Pas mal comme idée, Lolo !
–– Il est 18 heures, et le temps d'arriver là-bas... avec la circulation !
–– C'est d'accord, Lolo !
–– On prend la voiture de service ?
–– Non, j'préfère la mienne !
Ils montèrent dans l'antique Mercedes break de Paul, garée derrière le commissariat.
–– Tu as toujours cette vieille bagnole ?
–– Ouais, j'peux pas m'en passer.
Laurène se retourna et scruta l'arrière du véhicule. Sur les sièges et dans le coffre, régnait un fouillis indescriptible. Un désordre, comme seul Paul Lavergne savait mettre.
–– Montres-moi ton rapport, Paul.
Les feuilles étaient pleines de taches de graisse.
–– Tu as bouffé un hamburger ou quoi ?
–– Ouais, justement !
Laurène pensa à Marthe qui s'était fiancée avec lui et de leur projet de mariage qui échoua. Marthe l'avait laissé tomber au bout de trois mois, parce qu'elle ne supportait plus son bordel permanent, son langage vulgaire, son alcoolisme et surtout sa tendance à ne pas vouloir se laver pendant plusieurs jours.
L'odeur nauséabonde qui régnait dans l'habitacle, poussa Laurène à ouvrir la vitre.
À la fin du dîner, Laurène régla l'addition du restaurant.
–– Merci, mon coeur !
–– C'est normal, ce matin tu as payé les cafés !
–– On fait quoi, maint'nant ?
–– Nous avons largement le temps, ce n'est pas la peine de nous hâter. Allons déjà chez toi pour boire tranquillement notre café. Après, direction la morgue.
–– Ça marche !
Paul gara la voiture dans la cour de son pavillon, à Saint-Germain sur Morin, et secoua Laurène qui s'était endormie.
–– Oui ?
–– On est arrivé !
Lorsque Paul alluma la lumière de la cuisine, des dizaines de blattes se dispersèrent et disparurent en moins de cinq secondes, sous les placards et par les interstices muraux. Il régnait un désordre indescriptible dans la maison. Une vaisselle sale, qui datait d'au moins quinze jours, gisait dans le bac de l'évier. Pour combler le tout, il se dégageait des lieux une odeur de moisissure et de tabac froid. Paul ouvrit la fenêtre, pour aérer.
–– N’fais pas attention au bordel !
Elle toussa
–– ... ah oui ?... quel bordel ?
Elle entra dans la salle de séjour. Là aussi, stagnait une forte odeur de vieux mégots. Paul avait pris cette manie d'allumer une cigarette, d'aspirer quelques taffes et de l'écraser presque entière, par le côté de la braise. Le cendrier du salon, débordait. Elle s'assied, après avoir fait décamper un régiment de cafards et déplacé une tonne de journaux. Les journaux, lorsqu'elle jeta un rapide coup d'œil, ne parlaient que des meurtres.
–– ... chicorée ?
–– Pardon ?
–– Dans ton café, tu veux de la chicoré ?
–– Oui.
Laurène feuilleta les journaux quelques secondes, puis les referma. Lasse, elle se leva et inspecta les environs. Dans la maison c'était partout le désordre, et cette odeur... comme dans la voiture... écoeurante... Pourtant, en y regardant de plus près, la maison de Paul avait du charme. Bien entretenue, elle serait plutôt confortable et accueillante. Laurène pensa que Dieu dans son infinie bonté, donnait bien souvent du caviar aux cochons. Laurène payait un loyer exorbitant pour son minuscule deux pièces. Et malgré 550 euros d'économie qu'elle faisait mensuellement sur un compte Épargne Logement, elle n'avait, comme la plupart des français, plus les moyens de s'offrir un appartement, à cause de l'inflation immobilière qui, ces quatre dernières années, s'était accrue. Et pourtant, elle avait un salaire confortable. Paul apparut avec un plateau. Dessus, étaient délicatement posés le bol de café et les tasses, avec en primes quelques belles tranches de brioches chocolatées.
–– Eh bien, quelles belles intentions ?
–– Oui. J'ai envie de faire des efforts pour ranger ma baraque. Elle n'est pas trop accueillante pour une nana !
–– Je ne suis pas à prendre, Paul.
–– Je sais bien, mais qu'est-ce que t'en penses ?
–– Absolument rien. Qu'est-ce que tu fiches avec tous ces journaux ?
–– J'ai recherché des indices, mais ballon !
Après avoir bu leur café et prit un temps de repos, ils rejoignirent la morgue de Meaux. Là aussi, l'odeur de formol incommoda Laurène. Sur le retour, Paul l'invita à passer la nuit chez lui. L'emmener jusqu'à Paris et revenir à Saint-Germain, ne l'enchantait guère. Et il était plus de minuit.
–– Si tu veux, tu peux dormir dans la chambre de Marthe. Là-haut, il n’y a pas d'cafard ! Je n'y suis pas entré depuis qu'elle m'a quitté.
–– D'accord. Alors, ton diagnostic ?
Il fit mine de ne pas comprendre, comme s'il savait à quoi s'en tenir.
–– Pour quoi ?
–– ... la gosse !
–– Je n'en ai aucune idée ?
–– J'ai faim !
–– Encore ? Mais t'as l'vers solitaire ou quoi ?
–– C'est nerveux ! Tu as quelque chose à manger chez toi ?
–– Non, mais il y a une épicerie sur la route.
Il s'arrêta, entra dans le magasin, acheta un pack de bière, un pain, deux tranches de jambon de pays, un fromage de chèvre et une salade.
Pendant que les canettes de bière et une bouteille de champagne rafraîchissaient dans le réfrigérateur, Laurène se détendit sous la douche. Paul poussa le bordel qui avait envahi la table de la cuisine, prit un sac poubelle et mit à l'intérieur tout ce qui traînait dessus : couverts sales en plastique, assiettes et verres en carton. Il prépara la salade, découpa une échalote, essuya la table, dressa deux couverts sur une nappe propre, déboucha une bouteille de Pomerol et vaporisa dans l'atmosphère un peu de parfum à la citronnelle.
–– Laurène, c'est prêt !
Elle pénétra dans la cuisine.
–– On dirait que tu as mis les petits plats dans les grands?
–– Assieds-toi, ma grande.
Il servit les verres en vin.
–– À notre amitié, Laurène. Tchin !
–– Cette affaire me tourmente, je suis angoissée !
–– Ouais, c’t’histoire est moche. Allez, pense à aut'chose et arrête de désespérer. Détends-toi un peu !
Elle se mit à sangloter.
–– Marthe était ma meilleure amie... snif... je pense sans cesse à elle !
Il lui caressa doucement le visage.
–– Allez, mange, ça ira mieux après !
Laurène se régala avec la salade et le fromage de chèvre.
–– C'était bon. Merci, Paul !
Paul se leva, disparut dans la cuisine et revint en exhibant la bouteille de champagne.
–– Tu es fou, nous allons être ivres !
–– Ben... avec tout l'boulot qu'on a en c'moment, faut pas qu'on s'laisse aller. Une p'tite coupe de Champ, ne nous f'ra pas d'mal !
Ils trinquèrent une nouvelle fois.
Quelques secondes plus tard, Laurène se trouva étrange. Ses mains et ses bras ramollissaient. Une envie soudaine de dormir l’a saisit, et elle tomba rapidement dans un profond sommeil. Paul se leva d'un bond et l'empoigna par les cheveux. Il l'assomma, en lui porta un violent coup de poing dans la figure.
–– Alors, ma p'tite, tu croyais m'échapper ?
Il l’a traîna sur le sol, ouvrit la trappe d'accès qui menait à la cave, descendit les marches à fond de train et l'installa sur un vieux sommier. Elle saignait de la bouche et d'une oreille. Une touffe de cheveux sanguinolente resta entre les doigts de Paul. En la tirant, il lui avait arraché une partie du cuir chevelu. Il l’a bâillonna, l’a ligota et l’a menotta. Elle s'évanouit. À son réveil, Laurène avait le corps meurtri. Elle souffrait de multiples fractures, du sang coulait le long de son visage. Elle ouvrit les yeux et paniqua ; Paul était nu. Elle tenta de se débattre, chercha à arracher un cri : en vain. Paul s'allongea à côté d'elle.
–– Arrête de bouger, personne ne viendra à ton s'cours ! Cette cave est insonorisée !
Il se leva, prit une corde et lui lia les chevilles. Il tendit la corde, l'attacha à un poteau de soutènement, et opéra de la même façon pour les poignets. Assuré qu'elle était entièrement à sa merci, il lui ôta les menottes, se coucha sur elle et la viola. Il était hors de lui, dans un état second. Pendant tout le temps que dura son calvaire, Laurène resta consciente. Paul se leva et s'essuya le sexe avec un chiffon crasseux, qui traînait sur un établi.
–– Alors, ça t'as fais du bien ? Bon, j'ai soif, j'vais m'chercher une p'tite bière !
Dix minutes plus tard, lorsque Paul redescendit les escaliers, il était complètement ivre. Il ouvrit une armoire, sortit une tronçonneuse et l’a posa sur l'établi. Laurène avait la ferme conviction, que sa dernière heure n'allait pas tarder à arriver. Paul vida d'un trait une canette de bière.
–– Sale ordure.
–– C'est vrai, j’suis complètement cinglé.
Elle cria et s'évanouit de nouveau. Paul l’a réveilla en l'aspergeant d'eau glacée et de coups de poings.
–– Pourquoi tu fais ça, espèce de salaud ?
–– Quand j'étais môme, la nuit, pendant qu’mon père bossait, ma mère, pour assouvir ses fantasmes, venait dans ma chambre. Elle me faisait des saloperies, et après il fallait que j'lui fasse la même chose. Elle disait, que si j'allais m'plaindre à qui qu'ce soit, elle me tuerait. Voici l'histoire d'mon enfance. C'n'est pas gai, hein ?
Il empoigna la tronçonneuse, la mit en marche et l’a colla sous le nez de Laurène, terrorisée. Il lui sectionna le sein droit, s'acharna sur l'autre, arrêta l'engin et se pencha au-dessus d'elle.
–– Adieu, chérie, j'vais t'découper en tranche !
À cet instant, deux coups de feu claquèrent. Paul s'écroula comme un pantin. Kaul, accompagné d'une dizaine de policiers, fit irruption dans la cave. Il tâta le pouls de la jugulaire de Paul.
–– Il est encore vivant !
Trois mois plus tard, Laurène reprenait son service. Pour l'histoire, elle était restée pendant une semaine dans le coma. Malgré les souffrances qu'elle avait endurées, elle était radieuse et sereine. Ses collègues l'applaudirent –– Henri l'embrassa avec ferveur.
–– Nous t'attendions avec impatience ! lui dit-il, avec tendresse.
–– Comment savais-tu, que le tueur c'était Paul ?
–– Le jour où tu es allé à la morgue de Meaux avec lui, j'ai reçu un pli de Marthe. Elle l'avait posté le jour même de sa mort. Dans cette lettre, elle expliquait qu'elle avait réuni assez de preuves contre Paul, que c'était lui le meurtrier des gamines. Dès cet instant, je l'ai fait mettre sous surveillance. Heureusement que nous étions en planque, le jour où... Viens par ici, nous avons préparé un buffet pour fêter ton retour !
Elle embrassa ses collègues, les remercia pour les cadeaux et fit un bref discours. Émerveillée, elle tourna, avant de se servir, deux fois autour du buffet. Elle prit un morceau de saucisson, le goûta, mais ne reconnut pas la saveur du produit.
–– Qu'est-ce que c'est, Henri ?
–– Du poulet en tranche.
L'évasion
Lorsque Paul ouvrit les yeux, il savait parfaitement qu'il se trouvait à l'hôpital de Lagny-sur-Marne. Il voulut se gratter le front, mais ne pouvait accéder à son souhait. Ses bras étaient entravés par des sangles et sa tête le faisait souffrir. Il se trouvait dans la même chambre que Sylvie, sa femme, décédée quatre ans auparavant d'une septicémie. Elle l'avait attrapée dans ce même hôpital, suite à une simple opération de l'appendice. Depuis ce jour, Paul s'était mit à boire et à détester la terre entière, surtout les toubibs. Paul qui avait un équilibre précaire à cause des problèmes familiaux qu'il avait rencontrés dans son enfance, l'avait retrouvé auprès de sa chère et tendre Sylvie. Il se demandait comment il avait échoué là, et fit fonctionner sa mémoire. La dernière chose dont il se souvenait, était un coup de feu, peut-être deux, il ne savait plus très bien. Il lui semblait aussi, avoir entendu la voix de Kaul.
La porte de la chambre s'ouvrit et une infirmière entra. Elle poussait un chariot, sur lequel était posé tout un tas de bazar pour les soins des malades. L'infirmière qui paraissait énervée, s'empressa, à l'aide d'une seringue, d'infiltrer de la morphine dans le tube d'alimentation du goutte à goutte. Deux hommes entrèrent. Paul reconnu Marc Martinez et Louis Leguen, deux anciens copains. Lorsque Paul était entré dans la police, il avait fait ses classes avec eux.
Paul fit mine de dormir. L'infirmière l'examina, lui ouvrit les paupières et lui balança le faisceau de sa lampe dans les yeux.
–– Ne faites pas semblant de dormir !
Il ouvrit les yeux, lui tira la langue et fit rapidement l'inventaire du chariot de l'infirmière : paire de ciseaux, scalpels et seringues. Marc et Louis qui se foutaient ouvertement de sa gueule, se mirent à l'insulter d'un tas de mots d'oiseaux. Sans même savoir s'il pouvait bouger un seul membre, Paul voulait, avant que les autorités ne décident de son transfert dans une prison, tenter une évasion. Il ne savait pas si ses blessures étaient sérieuses, car depuis que l'infirmière avait mis de la morphine dans le flacon du goutte à goutte, il ne souffrait plus. Martinez et Leguen lui jetèrent encore quelques boutades, puis retournèrent se poster dans la circulation.
Paul décida d'agir. Il se mit à tousser, à saliver, à râler et à se tortiller sur son lit. L'infirmière, croyant qu'il était entrain de faire une crise quelconque, paniqua, et fit la plus grosse erreur de sa vie. Elle dénoua, sans réfléchir, les sangles qui entravaient son malade. Sans perdre une seconde, Paul l'attrapa par le cou, serra et lui brisa d’un coup sec les cervicales. L'infirmière s'affala lourdement sur le sol. Paul dégagea ses pieds entravés et se leva d'un bond. Il n'avait mal nul part, et savait que ses blessures ne le gêneraient pas dans ses mouvements. Martinez et Leguen qui étaient entrain de faire les imbéciles dans le couloir, entrèrent précipitamment dans la chambre. Paul, caché derrière la porte battante, tua Martinez sur le coup, en le poignardant avec un scalpel, en plein cœur. Déconcerté par cette attaque surprise, Leguen hésita à sortir son arme. Il sentit deux seringues s'enfoncer dans ses tempes, et le scalpel lui trancher la gorge. Paul déshabilla le cadavre de Martinez. Il avait, à quelque chose prêt, la même carrure que lui. Il enfila les vêtements, prit les armes sur les victimes, les quelques billets qui se trouvaient dans les portefeuilles et les clés de la voiture de service. Au passage, il récupéra son couteau Laguiole, que Leguen s'était accaparé. Il ouvrit la porte de la chambre et risqua un coup d'œil dans la circulation. Il n’y avait personne en vue. Il se dirigea vers la sortie, descendit l'escalier à fond de train, sortit par une issue de secours qui donnait directement sur le parking et s'engouffra dans la Mégane.
*
Kaul, les yeux hagard, le visage couvert de sueur, entra comme un fou dans le bureau de Laurène. Elle sursauta.
–– Laurène, Paul s'est évadé de l'hôpital !
Elle reçut l'information comme une gifle. Elle pausa lentement son stylo sur le bureau, déchira la feuille du procès verbal qu'elle était entrain de rédiger, et expédia le témoin qu'elle interrogeait.
–– Tu le laisses partir comme ça, celui-là ?
Kaul, l'air ahuri, regardait Jo Paglioanoni qui cavalait vers la sortie, sans perdre une seconde. Paglioanoni, le témoin en question, de son surnom Jo le bègue, à cause de son fort accent italien, était pourtant un malfrat de grande envergure. Il avait escroqué deux millions d'euros à une banque gouvernementale.
–– Je le rattraperai plus tard ! Que disais-tu ?
–– Que Paul s'était évadé de l'hôpital de Lagny. Il a tué l'infirmière, Leguen et Martinez. Allons sur place !
Malgré son poids prohibitif, Kaul descendit les escaliers quatre à quatre. Il fit monter Laurène dans son Alpha Roméo, plaça le gyrophare à goutte d'eau sur le toit de la voiture, et sirène hurlante, démarra en trombe. Telle une anguille, il se faufila à travers l'intense circulation qui régnait sur l'avenue Gambetta. Expert en conduite automobile, il prit, à vive allure, le boulevard périphérique, lui aussi encombré. À la hauteur de la porte de Bercy, il s'engagea sur l'autoroute A4 et bloqua le compteur sur 220 kilomètres heure. À ce train, ils ne mirent pas plus de quarante minutes pour rejoindre l'hôpital de Lagny. Suivit de Laurène, qui était heureuse d'être arrivée saine et sauve, Kaul exhiba sa carte de police. Les deux gendarmes s'écartèrent pour les laisser passer. Les murs de la chambre étaient maculés de sang. Laurène fouilla les vêtements des cadavres.
–– Qui aurait pu imaginer une chose pareille, dit-elle. Paul doit être loin à l'heure qu'il est ! Les armes de Marc et de Louis, ainsi que les clés de la voiture de service, ont disparu !
–– Dorénavant, avec ce pervers, il faut s'attendre à n'importe quoi ! répliqua Kaul.
*
Paul gara la Mégane rue des Martyres, longea la Marne pendant deux cent mètres, traversa la rue des Marguerites et alla frapper au numéro 245, sur la vitrine d'une charcuterie. Des pas résonnèrent dans la boutique, une lumière s'alluma. Le store de la porte s'écarta, laissant entrevoir la grosse bouille du charcutier, désappointé de voir, à une heure aussi tardive, Paul taper à sa porte.
–– Paul ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?
–– J'suis en cavale... j'viens te d'mander d'l'aide!
–– Je sais, j'ai vu ça à la télé. Entre !
Avant de fermer la porte, Thierry jeta un coup d'œil à l'extérieur. Ils s'embrassèrent et se serrèrent une chaleureuse poignée de main.
–– T'as pété les plombs ou quoi, Paul ?
–– Ça s'pourrait bien. T'as quelque chose à bouffer, j'ai les crocs ?
–– Tu n'as qu'à te servir.
Paul prit un saucisson sec sur un crochet et une bouteille de côte du Rhône sur une étagère. Il sortit son couteau Laguiole et coupa une rondelle de saucisson, qu'il dégusta en fermant les yeux.
–– T'as du pain ?
Thierry lui tendit un pain complet.
–– J'n'aime pas c'pain là !
–– Avec ça, monsieur est devenu difficile !
Thierry haussa les épaule et disparu dans la cambuse. Il revint avec une baguette et un fromage de chèvre. Lorsque Thierry s'était installé à son compte, quatre ans plus tôt, Paul lui avait prêté 30000 euros. À cette époque, Paul venait de toucher un héritage de 500000 euros, suite au décès de sa grand-mère maternelle. Héritage, qu'il a dilapidé en quelques mois, en fêtes et orgies. En réalité, cet argent avait surtout servi à attirer ses jeunes victimes. Quand Thierry avait voulu lui rendre l'argent de son prêt, Paul, grand prince, avait refusé et lui en avait fait cadeau. Aujourd'hui, plus que jamais, Thierry se sentait redevable envers Paul.
–– T'es vraiment un pote, Thierry !
Paul embrassa Thierry et le fromage.
–– Fais gaffes que les flics ne te coincent pas avec un fromage de chèvre ! s'esclaffa Thierry.
Ils rirent de bon cœur.
–– Faut qu'tu m'aides, Thierry. T'es l'seul pote qui m'reste !
–– Qu'est-ce qui t'as pris de tuer l'infirmière et tes deux collègues ?
–– Il faut que j'quitte la France au plus vite. Pour ça, il faut qu'tu m'trouves des papelards !
–– Oui, il n'y a plus qu'à, faut qu'on !
Thierry connaissait les frasques de Paul par cœur, et pour cause, il avait participé à presque tous ses meurtres. C'est Thierry qui évacuait les victimes dans des sacs poubelles et les déposait dans la nature. D'ailleurs, quelques-unes reposent dans le jardin, derrière la charcuterie.
–– J'peux compter sur toi, Thierry ?
Thierry avait un mauvais pressentiment. Il pensait que les ennuis n'allaient pas tarder à lui tomber sur le paletot.
–– Oui, tu peux ! Pour tes papiers, il va falloir que j'aille voir Momo, à Pigalle !
Momo était aussi un de leur pote d'enfance ; mais en affaire, copain ou pas, il ne faisait aucun cadeau à qui que ce soit. Lorsqu'il s'agissait d'argent, il ne connaissait plus personne.
–– Momo est trop cher. Vas plutôt chez Papa, rue de la Goutte d'Or.
–– Papa est derrière les barreaux !
Paul réfléchit, et siffla d'un trait un verre de vin.
–– T'as du café ?
–– Toi, je te vois venir avec ton café !
–– J'fumerais bien une clope.
Thierry fumait les mêmes cigarettes que Paul. Il sortit un paquet de Boyard de sa poche.
–– Tiens, c'est la dernière. Et ne me demandes pas d'aller en chercher un paquet, à cette heure !
–– Non, ça ira !
–– Ce n’est pas dommage. Bon, viens par ici !
Thierry poussa la caisse enregistreuse et pressa sur un bouton. Le rayon des spiritueux pivota.
–– Mais qu'est-ce que t'as fais à la cave ?
–– C'est devenu un abri antiatomique.
Thierry l'invita à descendre. La cave possédait tout le confort, elle ressemblait à une forteresse.
–– T'as gagné au loto ?
–– Non, mais mon affaire marche bien ! Avec ma camionnette je visite tous les patelins du coin. Dans cette histoire, j'en ai eu pour soixante mille euros !
Paul était en admiration.
–– Là-dedans, personne ne viendra te chercher !
–– Mais... ta femme... tes gosses ?
–– Ils ne viennent jamais ici.
–– Ah ?...
–– Je ne te demande qu'une chose, c'est de ne pas mettre le bordel partout !
–– T'en fais pas. Tiens, voici les clés de la bagnole avec laquelle j'suis v'nu jusqu'ici. Faut la planquer. Elle est à deux cent mètres, le long d'la Marne, côté rive gauche, en descendant l’quai !
Avant de sortir Thierry alluma le téléviseur et joua avec la télécommande. Presque toutes les chaînes ne parlaient que de Paul, son portrait était diffusé partout. Paul savait qu'il serait traqué comme une bête par la police, surtout par Laurène Trudeau et ce gros porc de Kaul. Thierry sortit prudemment de la boutique. Il jetait de rapides regards à gauche et à droite, il n’était pas rassuré, car il se faisait du souci. Pas pour Paul qu'il savait capable de n'importe quelle absurdité pour s'en sortir, mais pour sa femme et ses gosses. Il monta dans la Mégane et fit une marche arrière. Pour gagner du temps, il prit, à contre sens, l’avenue Victor Hugo. Malheureusement pour lui, à cet instant une patrouille de police surgit. Les policiers mirent leur véhicule en travers de la route. Deux agents, l'arme au poing, en descendirent et lui lancèrent des injonctions. Thierry avait la ferme certitude, que la nuit allait être mouvementée, son cœur cognait fortement dans sa poitrine. Il tenta de garder son calme et ouvrit la vitre électrique, affichant un sourire coincé. Les agents, prudents, montèrent lentement à sa hauteur. L'un d'entre eux le reconnu et rengaina son arme. C'était Jean, le père de Roger, un copain du fils de Thierry. Après une brève salutation, Jean lui présenta la photo de Paul.
–– Tu as déjà vu cet homme, Thierry ?
–– Non ! Qui est-ce ?
–– Paul Lavergne.
–– Je ne le connais pas !
Après quelques blagues sur ses pratiques de conduite douteuses, les agents le laissèrent filer. À cause de la frousse occasionnée par ce stupide incident, Thierry avait une diarrhée carabinée, et avait fait dans son pantalon. Il releva la vitre, salua les policiers et démarra sans demander son reste. Il contourna le pâté de maisons dans le bon sens, et remisa la voiture dans la grange. Épuisé, il prit une douche dans la remise et mit ses frusques dans la machine à laver. Il ouvrit un vieux placard et sortit deux plaques d'immatriculations, qu’il avait subtilisées, il y a quelques années, dans une casse du coin. Il voulait changer les plaques de la Mégane, mais se ravisa. Le bruit de la perceuse pourrait, à cette heure, réveiller les voisins, et pourquoi pas, alerter une patrouille de police. Il alla se coucher, mais passa une nuit agitée.
La disparition de Pierrot
Laurène attendit que Pierrot se manifeste, mais il ne vint pas à sa rencontre. Au bout d'un certain temps qu'elle ne mesura pas, elle décida de partir. Elle allait s'engager sur l'escalator, lorsqu'elle aperçut une petite boule de plume jaune dans un renfoncement. Son cœur se serra. Elle fit demi-tour et bouscula, sans s'excuser, une dizaine de personnes qui l'insultèrent. Elle se baissa et ramassa la boule de plume : c'était bien Pierrot. Il était tout raide et à moitié dévoré. Elle sentit des larmes lui envahir les yeux et se mit à sangloter. Elle enveloppa l'oiseau dans un mouchoir en papier et s'engagea, pour de bon cette fois, sur l'escalator.
Avant de regagner le commissariat, Laurène entra dans un bureau de tabac pour acheter une grosse boîte d'allumettes, emballage qui servira de cercueil à Pierrot.
–– Nous ne faisons que des petites boîtes, répondit le buraliste.
C'est dans une épicerie de la rue des Pyrénées, qu'elle trouva sa grosse boîte d'allumettes. Elle prit deux allumettes, vida le reste dans une poubelle et posa Pierrot à l'intérieur. Elle pénétra dans le commissariat, escalada les marches quatre à quatre, entra dans son bureau, ouvrit un placard et prit une grosse cuillère à soupe pour creuser la tombe de Pierrot. Elle redescendit les escaliers de la même façon, et se dirigea vers le square Étienne Vaillant. Ses collègues, en réunion de travail dans l'immense bureau de Kaul, se demandèrent ce qui lui arrivait. Curieux, ils s'agglutinèrent à la fenêtre du premier étage, celle qui donnait sur le square. Ils virent Laurène entrer dans le petit parc, se mettre à genoux sous un gros marronnier et creuser le sol à l'aide de sa cuillère, sous le regard amusé du vieux Léon, le gardien des lieux. Léon connaissait bien Laurène, car lorsqu'elle était gamine, ses parents habitaient le quartier. Tous les ans, au printemps, sur le chemin de l'école, Laurène récupérait, sur les trottoirs, les oisillons du quartier, tombés du nid. Et elle les confiait à Léon, pour qu'il les enterre dans le parc. Laurène recouvrit de terre le petit cercueil, fabriqua une croix de fortune avec ses deux allumettes, fit une brève prière et regagna son bureau.
*
Après avoir nettoyé les sièges de la Mégane avec du shampoing à moquette, Thierry prit comme prétexte, pour se rendre à Paris, qu'il devait aller aux halles de Rungis.
–– Je dois acheter des boyaux pour la fabrication du boudin, Émilie.
Émilie qui en avait assez des mensonges de Thierry, se mit à pleurnicher et à l'injurier d'un tas de noms d'oiseaux sauvages.
–– J'en ai ras-le-bol d'être enfermée douze heures par jour dans ta fichue boutique, Thierry ! Je vais te laisser tomber, toi et ton maudit boudin !
Pour éviter toute discussion, Thierry préféra prendre la fuite et s'engouffra dans sa Mercedes. La circulation était fluide. C'était lundi, jour de fermeture hebdomadaire pour beaucoup de commerces. Et c’était aussi celui de la charcuterie Préval. Thierry comprenait la réaction de sa femme. Il lui avait promis de l'emmener visiter le château de Versailles, et de lui offrir, pour leur cinquième anniversaire de mariage, le restaurant. Mais la visite impromptu de Paul avait contrecarré ses plans. Et ce n'était pas la peine de dire à Émilie que Paul se trouvait dans la cave, elle était bien capable, pour se débarrasser de lui, de balancer une grenade à l'intérieur. Et dans l'armurerie de Thierry, des grenades, ce n’était pas ce qui manquait. Émilie ne pouvait plus sentir Paul, depuis qu'il l'avait, un jour que Thierry était absent, dans la réserve à vin, coincée et tenté de la violer.
Thierry engagea la voiture sur l'A4, roula tranquillement jusqu'à la porte de Clignancourt, remonta le boulevard Ornano et bifurqua sur le boulevard Barbès. Il gara sa voiture à deux pas du Moulin-rouge, traversa le boulevard, entra dans un café, au ‘‘Tonneau bar’’, et commanda une bière à la pression, une Pelforth brune. Toutes les cinq minutes, entre deux prostituées qui venaient le solliciter, bouillant d’impatience, il consultait sa montre et grillait cigarette sur cigarette –– comme d'habitude, Momo se faisait attendre. Thierry vida son verre, commanda une sixième pression, alluma sa septième cigarette, et l’alcool aidant, s'enfonça dans des pensées mélancoliques. Le fait que Paul surgisse chez lui comme un cheveux sur une soupe, en pleine cavale, avec la police française et de Navarre aux trousses, n'arrangeait pas ses affaires. Il pensait surtout à ses deux gosses, Adeline et Jérôme, lorsqu'il sentit quelqu'un lui taper familièrement dans le dos. Lorsqu’il se retourna, Joèl Paglioanoni lui faisait face.
–– Alors ça, Jo ? Mais qu'est-ce que tu fiches ici ?
–– Pas gland chose ! Et toi ?
–– Ça va !
–– Et la chalcutlaille, ça malche ?
–– Très bien !
–– Je suis en cavale, Thiely.
Thierry éclata de rire.
–– Toi, en cavale ? Mais je rêve !
–– La Laulène Tludeau m'avait coincé poul une affaile de détoulnement de fonds. Pas plus tald qu'hiel, je me tlouvais dans son buleau, avec les menottes aux poignets et tout le bazal. Soudain, son glos chef est entlé et lui a annoncé que Lavelgne s'était échappé de l'hosto où il était sous sulveillance policièle. Du coup, elle m'a laissé filé. Elle en faisait une dlôle de tête, la gosse ! J'ai pas tlès bien complis poulquoi elle m'a laissé paltil ? Dis-moi, tu connais un endloit où je poulais poser mes fesses ? J'ai de quoi payel.
Jo exhiba une liasse de billets de cent et de deux cents euros.
–– Planques ça, Jo ! Ce n'est pas la peine d'attirer les ennuis ! Viens, on se tire d'ici. J'avais un rencard avec Momo, mais il n’arrive pas et je n’ai pas son numéro de téléphone portable sur moi !
–– Tu vois toujouls Momo ?
À ce moment, Momo entra.
–– Je m'excuse, Thierry ! J’ai eu une urgence à la dernière minute !
–– Toi, lança Thierry, le jour où tu seras à l'heure les poules auront des dents !
–– C'est mieux que la grippe aviaire, non ?
Thierry lui remit une enveloppe. Elle contenait les cinq mille euros pour la fabrication des faux papiers de Paul. Jo profita de l'occasion et paya une avance de deux mille euros à Momo, pour qu'il lui en fasse aussi. Momo mesurait environ un mètre quatre vingt dix et était plutôt maigrichon. Avec ses cheveux roux coupés ras, son nez pointu et son menton en avant, il ressemblait à une fouine.
–– Merci, les gars ! Je vous paye une mousse ?
Ils discutèrent longtemps et burent beaucoup. Vers deux heures du matin, lorsqu'ils sortirent du bistrot, Thierry était ivre. Momo les salua et disparu dans la rue Lepic. Thierry, voyant Jo tourner en rond sur le trottoir, lui proposa l'hospitalité chez lui, mais sans lui dire que Lavergne y était. Jo qui n'avait pas bu, prit le volant. Lorsqu'ils arrivèrent à Lagny, Thierry et Jo trouvèrent la cave grande ouverte. Paul était monté dans la boutique et avait fait une razzia dans le rayon des spiritueux. Il avait vidé une bouteille de fine champagne Napoléon de quarante ans d'âge, et était complètement ivre. Jo était ému de voir Paul, mais pas Thierry, qui s'énervait. Jo, ravi de retrouver son vieux pote avec qui il avait fait les quatre cent coups durant son adolescence, le serrait dans ses bras et l'embrassait. Paul n'arrivait pas à mettre un pied devant l'autre. Il se recoucha, après avoir exhibé un pistolet et lancé des propos incohérents.
–– Il est almé ?
–– Pour éviter le moindre accident, je préfère l'enlever !
Thierry ramassa l’arme et montra une couchette à Jo.
–– Tu peux t'installer ici.
Thierry prit une télécommande et appuya sur un bouton. La cloison s'effaça et la couchette disparue, pour laisser place à une salle de bain miniature.
–– T'as peul qu’une guele atomique éclate ?
–– Oui ! Par les temps qui courent, on ne sait jamais.
Thierry avait oublié d'acheter, chez un perruquier de la place Pigalle, tout le nécessaire pour que Paul se grime. Il consulta sa montre. Il était trois heures du matin.
–– Bon, je vais me coucher. Demain, je dois me lever de bonne heure pour faire ma tournée !
Lorsqu'il pénétra dans sa chambre, Émilie n'était pas là. Il entra dans celle des enfants. Elle aussi était vide. Sur la table de nuit, un mot d'Émilie : ‘‘C'est la période des vacances de pâques, maman n'a pas vu les enfants depuis plusieurs mois. Nous reviendrons dans trois jours !’’
dimanche 8 février 2009
vendredi 15 décembre 2006
Le coin de la science-fiction et du polar de Yan Lebihant
L'Espace de Yan Lebihant - La science-fiction et le polar.
Bonjour, les amis,
En tout état de cause, rechercher un Editeur de polar et un de science-fiction est en France, un casse-tête chinois pour tous les écrivains qui désire se faire éditer. Malheureusement, bons nombres de manuscrits restent à végéter dans des tiroirs jusqu'à ce qu'ils trouvent la lumière, ou rien du tout, comme cela se produit dans la majorité des cas. Il faut dire, que les refus à répétitions donneront le cafard et épuiseront les plus téméraires ; de plus, le prix du papier et les frais d'envoi postaux freinent considérablement les recherches. Comme l'union fait fait la force, je recherche activement toute personne écrivant des polar et de la science-fiction, et qui rame pour trouver un Editeur. Nous réaliserons ensemble les maquettes et la mise en page, et pour trouver un Illustrateur, pas de problème, mon fils réalise toute mes couverture. Vous pouvez dores et déjà, visiter son site, en attendant que je finisse ce blog.
hingantguillaume.com
Être écrivain, avoir ça dans la peau ou le devenir soudainement, comme cela a été mon cas le 13 décembre 2003, après avoir pris un sérieux coup sur la tête. En attendant, je vous offre ces quelques pages de mon roman de science-fiction, et à la suite, le premier chapitre de poulet en tranche.
À bientôt !
Le dernier carrefour est paru aux Editions Thélès, en juin 2005 ( Cet Editeur est surtout à éviter).
Le dernier carrefour
Introduction
La guerre nucléo laser, déclenchée le 2 mars 2012, avait fait 8 milliards de victimes sur la Terre. Cette guerre fut à son paroxysme, lorsque les chinorusses (survivants russes et chinois) s’unirent pour tenter d’exterminer les occidentaux. Des satellites tueurs, en orbite autour de la Terre, causèrent des dégâts considérables sur l’environnement. Le 2 janvier 2094, la navette de combat Ultime décollait à partir d’une base située en région parisienne : le but de l’équipage, mettre hors service les satellites meurtriers. Le responsable de l'expédition, le colonel Gordman Fitzgerald revint sur Terre en héros. Peu de temps après, il fut nommé gouverneur de l'union européenne.
Le Mutium
La fraîcheur matinale fit frissonner Jean Ker. Il conversait avec son vieil ami, l'amiral Yves Saint-Claire. Les deux hommes entrèrent dans la base Victor Hugo et se dirigèrent vers les bureaux de l'amirauté. Saint-Claire et Ker, amis de longue date, avaient suivi une partie de leurs études militaires dans le même contingent. Ker se plaignait encore.
–– À une heure du matin, je ne dormais pas, à cause de ces satanées aurores boréales !
–– Vous êtes sans arrêt entrain de vous plaindre ! répondit Saint-Claire.
–– C’est vrai, mais j'ai tellement hâte de quitter la Terre. La pollution nous tuera un jour où l’autre. Ça va être fantastique de voyager dans ce vaisseau où l'atmosphère ne sera pas polluée.
–– Vous ne portez jamais votre masque !
Ker préféra changer de discussion.
–– Bon, je vous invite à prendre un café au self !
–– Il y a une cafetière dans la cuisine. Lorsque nous l’aurons bu, nous descendrons au bureau du major Anderson. Nous avons une réunion sur les consignes de sécurité, que nous devrons faire appliquer sur le vaisseau !
Au niveau concerné, quatre galeries marquées d’une couleur différente, partaient dans plusieurs directions. Ils entrèrent dans la galerie jaune. Un panneau lumineux indiquait “Centre de commandement, suivez la flèche”. Ker n'était jamais venu dans cette partie de la base, et il ne connaissait pas Anderson. Saint-Claire s'arrêta et dirigea un curieux instrument vers une porte. Elle disparut, comme si elle n'avait jamais existé.
–– Nom d'un chien, dit Ker, mais où est passée la porte ?
–– Jean, vous apprécierez la technologie qui a été réalisé dans les laboratoires de la base.
–– Je veux bien vous croire !
Un couloir éclairé d'une couleur verte, les mena devant une autre porte. Une voix agréable et sympathique se fit entendre, celle de Dolorès, l’ordinateur central.
“Veuillez déclarer votre identité... Vous avez dix secondes pour le faire !”
–– Vous allez me faire peur encore longtemps, Yves ?
–– Ayez confiance.
La petite voix douce se manifesta de nouveau.
“Il ne reste que 8 secondes pour déclarer votre identité. Je lance le compte à rebours. 8, 7, 6, 5…”
–– Que se passe-t-il, après les dix secondes, Yves ?
À un, Saint-Claire souffla sur le détecteur. Une salle se matérialisa devant eux.
–– À zéro, un système de défense nous aurait réduit en cendres.
Quatre officiers conversaient autour d’une table.
–– Garde à vous, cria le major Anderson.
Saint-Claire serra une chaleureuse poignée de main à Anderson. Au Népal, au cours d'une mission qui consistait à repérer un gisement de Stélonium, minerai servant à l'élaboration des roquettes Scketsums dont se sert l'armée française, l’escouade de Saint-Claire avait subit un violent accrochage avec des terroristes chinorusses. Saint-Claire avait eu l’artère fémorale sectionnée par un jet de pistolaser, et sans l’intervention rapide d’Anderson, serait mort en quelques minutes.
Anderson désirait devenir médecin dans l'armée ; il avait étudié à la faculté de médecine de Paris 13, mais avait laissé tomber ses études lorsque ses parents disparurent en 2089, au cours de la grande épidémie de Stricnoline (grippe mortelle introduite en Europe, par les chinorusses). Les quatre principaux officiers de l’État-major de Saint-Claire qui le seconderont sur l’Humanos, étaient présents : le Major Anderson sera chargé de la sécurité civile. Le commandant Robert Stein, de la navigation. Le commandant Roland Lebihant, spécialiste en armement, sera responsable la sécurité militaire. Le commandant Gérard Kimbel des transmissions. Anderson sortit un lecteur holographique de sa mallette. Après quelques réglages, la maquette de l'Humanos apparut au milieu de la pièce. Saint-Claire était satisfait de ce nouveau matériel, inventé par Lebihant et son équipe. Tous les détails y étaient, aucun raccord n’était visible. Un civil prit la parole.
–– Bonjour, messieurs. Je suis le professeur André Chadak. Nous avons mis au point un matériau que nous avons baptisé “Mutium”. Le secret de sa fabrication est gardé en lieu sûr, pour qu'il ne tombe pas aux mains des chinorusses !
Il donna deux morceaux de métal à Ker.
–– Je vous confie ces deux morceaux de Mutium, commandant. Assemblez-les avec ce soudolaser. Si vous ne savez pas souder, ce n'est pas grave, la nature fera le reste du travail.
–– Ce métal est léger ? s’exclama Ker.
Le Mutium fondit comme n'importe quel autre métal. Après quelques secondes, la soudure disgracieuse disparut. Ker tritura le morceau de métal dans tous les sens. À l'endroit où devait se trouver son affreuse soudure, le métal était lisse.
–– C'est fantastique ? dit-il.
–– En cas d’un accident, une perforation, la coque se ressoudera immédiatement.
Lebihant posa sur la table une boîte octogonale noire où reposaient deux petits cylindres. Ils étaient semblables à du cristal. Lorsqu’il souffla dessus, un halo bleu enveloppa la maquette.
–– Ceci est un champ magnétique qui assurera la protection du navire. Nous naviguerons en permanence avec ce mode de défense, afin d’éviter d'être percuté par des météorites qui errent dans l'espace. Nous pensons aussi à d'éventuelles rencontres avec des civilisations extraterrestres. Le vaisseau sera équipé de canons lasers, d’une portée de tir de 12500 kilomètres. Un système unique, appelé Extox, surveillera l’ensemble des organes de l’Humanos !
Saint-Claire invita Robert Stein à s'exprimer. Depuis qu’il avait perdu sa femme, ses deux filles et son fils dans l'attentat du complexe sportif de Paris Bercy, le 24 décembre 2097, lors d’une réunion internationale sur les voyages spatiaux, Stein s’était isolé du reste du monde.
–– Quatre turbines à rayonnement stellaire propulseront le vaisseau. En cas de panne des turbines, nous avons prévu deux moteurs à réactions nucléaires.
–– Comment ? Nous allons emporter du plutonium avec nous ?
–– Oui, amiral. Il est peu probable que nous ou nos descendants s’en servent, mais en cas de panne des turbines nous devons envisager un moyen de secours. C’est la seule solution que nous avons trouvée !
–– Bien, merci. Capitaine Kimbel, combien de temps resterons-nous en liaison avec la Terre ?
Kimbel avait suivi, comme la plupart des ingénieurs qui embarqueront sur le vaisseau, ses études dans l'abri anti atomique de l'université, à Paris 13.
–– À partir de l’instant où l'Humanos quittera le système solaire, un balisage se fera automatiquement. Même lorsqu’il se servira de ses quatre moteurs pour entrer en vitesse quantique ou sublimininale, les ondes radios continueront à émettre jusqu'à 100 millions d'années lumières de la Terre. Même à cette distance, il y aura 60 secondes de décalage entre l'émission et la réception du message !
Depuis quelques semaines, Ker se droguait avec du Bergalium. Dérivé de cannabis et d’opium, antidépresseur et puissant antalgique, les médecins s'en servaient lorsque les soldats étaient gravement blessés. Au cours d’une mission sur la lune, Ker était tombé sur un stock de Bergalium et l’avait caché dans sa cantine. S’il s’était fait prendre, adieu le voyage à bord de l’Humanos. Personne ne devait savoir qu'il se droguait. À bord du vaisseau il trouvera bien une combine pour se ravitailler, lorsque sa réserve sera épuisée. Il fouilla nerveusement dans la poche droite de son justaucorps. Le tube de Bergalium le rassura. Des perles de sueurs ruisselaient sur son visage. Il coupa la parole à Saint-Claire.
–– Puis-je me retirer, amiral ?
Ennuyé, Saint-Claire interrompit la réunion.
–– Ce sera tout pour aujourd'hui. Je vous offre un café au mess. Demain, nous continuerons avec le professeur Walkins, chercheur en cryogénie et autres procédés que nous aurons l'occasion d'utiliser sur le vaisseau. Nous aurons aussi la visite du colonel Jeanne Maurot, notre chef médecin !
Ils se dirigèrent vers le corridor à la lumière verdâtre et s’engagèrent sur le palier ascenseurs. Ker passa devant tout le monde et continua à longer le corridor. Saint-Claire revint sur ses pas.
–– Jean, mais qu'est-ce que vous fichez ?
–– Je me suis perdu !
Dehors, le ciel était sombre. Un nuage noir traversait lentement le site. L'atmosphère n’avait plus rien à voir avec le brouillard et la fraîcheur du matin. Ker consulta sa montre. La température extérieure était de 22°. Pourtant, nous étions le 26 décembre. Des véhicules militaires, garés dans la cour, ressemblaient à de gros boulets de charbon. La crasse agglutinée dans l'atmosphère depuis plus d'un siècle, retombait sur ses géniteurs. À lui seul, l'effet de serre avait fait autant de ravages que la guerre. Quelques centaines d'hectares de forêts subsistaient encore en Amazonie et en Sibérie, mais plus pour très longtemps. Les terres basses étaient en parties submergées par les mers et les océans. L'homme avait achevé son œuvre de destruction. Heureusement, des savants comme le professeur Chadak, avaient sauvé plus de mille espèces d'insectes et d'animaux.
Une fois au mess, Ker trouva un prétexte pour se rendre aux toilettes, et après avoir avalé deux comprimés de Bergalium, rejoignit les autres. Dehors, la pluie battait son plein. Pendant plus d’un quart d'heure, le nuage noir, déversa son eau crasseuse.
–– Pensez à mettre vos masques avant de sortir, lança le serveur.
Mais Ker était déjà dans la cour, sans son masque. Il toussait à cause de la pollution qu'avait déversé le nuage. Saint-Claire se demandait ce qu’il allait faire de lui, une fois qu’ils seront dans l'espace. Mais Ker, excellent adjoint et ami, était toujours prêt à lui rendre service. Depuis que Saint-Claire avait lui aussi perdu sa famille dans l'attentat du stade de Paris Bercy, Ker était toujours présent lorsqu'il avait besoin d'un coup de main. Quel drôle de personnage, ce Ker. Son penchant pour l'alcool et ses problèmes conjugaux, lui avait valu six mois de prison pour avoir frappé un colonel. D'accord, l'officier en question couchait avec sa femme, mais le juge n'avait pas été indulgent pour autant. Depuis cette époque il vivait au jour le jour. Il disait souvent que le pire qui puisse lui arriver, c'était de mourir. Ils se séparèrent devant le bureau de l'amirauté.
-– Vous pouvez rentrer chez vous, Jean. Ce soir, si le cœur vous dit, je vous invite au “Golden Club”. Je passerai vous prendre vers vingt heures.
–- Ok, ça me changera les idées !
Ker se dirigea en toussant vers le parking. Il n'avait toujours pas de masque sur le nez. Il salua le sergent Homard au poste de contrôle, et avant de monter dans son aérojet, promena son regard sur la campagne. Aussi loin que portaient les yeux, le sol était vierge de toute culture, comme si un incendie avait ravagé la région. Les végétaux, les insectes et tous les animaux étaient morts, asphyxiés, empoisonnés par la stupidité des hommes. Des angoisses lui serrèrent la gorge, mais il ne pouvait rien faire de plus que d'admettre la triste réalité. Les humains avaient-ils compris, ou allaient-ils recommencer les mêmes erreurs sur une autre planète ? Pensif, il s'installa dans son aérojet, ouvrit la boîte à gant, saisit une bouteille de Calvados de l’année 2004, qu’il avait payé une fortune, ingurgita deux comprimés de Bergalium et brancha le pilote automatique.
“Bonjour, commandant Ker !”
–– Dolorès, à la maison.
À 33 kilomètres de la base, l'aérojet se posa dans la cour d'une charmante Villa.
“Nous sommes arrivés au Pin, commandant Ker !”
–– Me... merci, Do… Dolorès !
Ker descendit de l'aérojet en titubant. Sky qui l’attendait, accourut avec son jouet dans la gueule. Sky était un superbe berger allemand de 39 kilos, dressé pour la défense.
–– Bonjour... Sk... Sky. Je vais me… coucher. Je crois que j'ai tr... trop bu !
À dix-sept heures, le radioréveil brailla une chanson des années 1970. Ker s'étira et s'assit péniblement sur le rebord du lit. Sky lui apporta sa gamelle.
–– Tu as faim, Sky ? Ah, bon sang, quelle gueule de bois, j'ai !
Ker admira la photo de Louise, posée sur la table de chevet. Cela faisait maintenant 10 ans qu'elle avait disparu. Malgré les investigations de la police, personne n'avait été capable de lui apporter une réponse favorable. Il se leva et se dirigea vers la salle de bain. De grosses poches cernaient ses yeux. Dans un coin, son uniforme qu'il pensait mettre pour aller à cette soirée, était méticuleusement rangé dans une housse en polylélane. Il y aura certainement quelques belles créatures à séduire, au “Golden club”.
*
L'aérojet de Saint-Claire, glissait sans bruit dans l'espace aérien. Chelles ne se trouvait qu'à sept kilomètres du Pin, mais le trafic aérien, épouvantable, les ralentissait. Saint-Claire râlait. Ils ne mirent pas moins de quarante-cinq minutes pour arriver à destination.
–– Malgré les guerres, nous sommes encore trop nombreux sur cette planète, dit Saint-Claire. Quelle pagaille ! Enfin, nous sommes arrivé à l'heure et c’est le principal !
Dans la salle du restaurant, Saint-Claire se dirigea immédiatement à la table du Maire et de son épouse.
–– Vous avez l'air de bien vous connaître ? dit Ker.
–– Oui, nous allions à la maternelle ensemble !
Ker éclata de rire. À cet instant, une femme ravissante s’avança vers eux.
–– Bonsoir, messieurs.
Saint-Claire l’embrassa.
–– Jeanne, je te présente Jean Ker !
–– Mes respects, madame !
Elle rit.
–– Appelez-moi Jeanne !
Un magnifique collier ornait le cou de Jeanne. Sa robe de soirée semblait lui faire une deuxième peau. C’était une très belle femme.
–– Vous connaissez l’amiral depuis longtemps, Jeanne ?
–– Oui, nous sommes allés ensemble à la maternelle !
Ker éclata une nouvelle fois de rire. Jeanne embrassa le Maire et sa femme. À une heure du matin, ils se quittèrent.
–– Soyez à 14 heures précise dans mon bureau, dit Saint-Claire, nous avons une réunion avec Anderson et le professeur Walkins. Bonne nuit !
*
Des tableaux de Maîtres, sauvées de la guerre, tapissaient les murs de la salle de réunion. Des toiles de Renoir, Van Gogh et Sisley. Étant donné que cette salle était protégée par des systèmes inviolables, le gouvernement de monsieur Fitzgerald avait décidé de les confier à Saint-Claire pour la déco. Il n'y avait sur la Terre, paraît-il, aucun endroit plus sûr que celui-ci.
Saint-Claire ouvrit la séance.
–– Mes amis, notre voyage sera certainement très long, avant que nous ne trouvions une planète viable. Le document que je vais vous distribuer, a été fait en trois exemplaires. Si je venais à disparaître, je laisse la gestion du vaisseau au commandant Ker. Scientifique et médecin avant tout, le colonel Maurot s'occupera du secteur sanitaire. Le major Anderson est nommé capitaine de vaisseau, il secondera le commandant Ker. Il sera aussi responsable du secteur exploration. Fait à Meaux, le 27 décembre 2102. Vous pouvez refuser et rester sur la Terre !
Il sortit des feuilles de Linopal (papier indestructible, élaboré à partir de Mutium) de sa mallette. Chacun signa son contrat. Jeanne, enchantée de la confiance qu’il lui accordait, l’embrassa tendrement. Il sortit un petit casque de sa mallette, le posa sur sa tête, se dirigea vers un ascenseur et leur fit signe de le suivre. Au deuxième sous-sol, il cogna sur une porte.
–– Soufflez sur le bio détecteur, répondit une voix bourrue.
Après les présentations, Walkins expliqua l'intérêt de la cryogénisation pour les voyages interstellaires, et les invita à entrer dans une salle de cinéma. Il prit, dans un tiroir, une télécommande datant du début du 21èm siècle et mit un disque dans un lecteur DVD. Le reportage montrait les grandes forêts qui recouvraient jadis la planète, Paris et ses monuments, et toutes ces choses qui avaient disparu. Les pôles étaient encore visibles. Jeanne qui n'avait jamais vu de reportage sur la Terre, pleurait. Walkins se leva pour commenter les images.
–– À cette époque, les pôles avaient déjà bien rétréci. Vous pouvez remarquer que la couche stratosphérique est jaune, à cause des produits chimiques qui se sont agglutinés dans la haute atmosphère. La couche d'ozone ne pouvant plus faire écran pour protéger la surface de la Terre, des milliers d'insectes et d'animaux moururent. Les gouvernements occupés à faire la guerre ou à se remplir les poches, ne faisaient pas attention aux trafiquants qui exterminaient les pachydermes. Dans nos laboratoires, nous avons dupliqué quelques spécimens. Les résultats sont concluants !
Saint-Claire avait choisit Walkins pour ses grandes capacités. Il sera un pilier important dans cette mission. Ker avait le visage illuminé.
–– Vous dites avoir cloné des animaux, professeur ? Nous allons pouvoir admirer des éléphants et quelques autres monstres ?
–– Il n’y a aucun monstre ici, commandant. Suivez-moi, je vous emmène dans les locaux de la ménagerie !
Ils descendirent un escalier. Trois niveaux plus bas, ils s'arrêtèrent dans un cul de sac. Aucune issue n'était visible. Walkins distribua à chacun une paire de lunettes, ajusta les siennes, et avant qu'ils aient le temps de réfléchir, se retrouvèrent dans une grotte. Elle était taillée à même la roche. Un rugissement fit frémir Jeanne.
–– C’est un tigre, dit Walkins.
–– Nous allons emporter cette charmante bestiole dans l’espace, professeur ?
–– Oui, cette bestiole et bien d'autres, docteur !
Cultivés dans de grands bacs, des arbres fruitiers exhalaient une odeur agréable.
–– Là, est-ce un pommier, professeur ? s’exclama Anderson.
–– Cueillez les pommes, elles sont à maturité. Sur l’Humanos, il y aura des vergers et des potagers. Nous ne manquerons de rien !
–– On se croirait à l’intérieur de l'arche de Noé ! dit Saint-Claire.
–– Tout bien considéré, c'est l'arche de Noé ! rétorqua fièrement Walkins.
Après la visite, Saint-Claire invita tout son petit monde à prendre une collation dans son bureau.
Dix minutes plus tard, un canon laser de la défense antiaérienne, entrait en action. Quelques secondes plus tard, Stein, gravement blessé, le bras gauche déchiqueté par un jet de laser, ouvrait la porte du bureau et s’évanouissait dans les bras de Jeanne. Anderson monta dans la mezzanine, ouvrit la lucarne et tira sur un hélijet inconnu qui mitraillait la zone. Cela ne fit aucun effet, l’engin était blindé. Une dizaine de parachutistes posèrent pieds sur les toits et dans la cour. Anderson en tua deux.
Ker s’empara d’un bazoulaser dans l’armurerie du bureau, se mit à découvert au milieu de la cour et ajusta le premier hélijet à sa portée. L'engin, touché de plein fouet, explosa et s’écrasa dans la cour. La seconde salve atteignit également son but ––, l’hélijet prit feu et tomba sur le mirador sud. Le pilote du troisième appareil ne demanda pas son reste, l’hélijet disparut. Les portes d'accès s'ouvrirent, des camions militaires de l’UFE (Union des Forces Européennes), pénétrèrent dans la caserne. Un jet de laser arracha l'oreille droite de Ker et tua au passage, le prisonnier qu'il voulait interroger.
–– Ker, mettez-vous à couvert, cria Saint-Claire, je ne tiens pas à retrouver mon personnel au cimetière !
Ker obtempéra, mais continua à mitrailler les assaillants. Pour ne pas se faire prendre deux terroristes se firent sauter la tête. Entre-temps, Stein décédait dans les bras de Jeanne. Saint-Claire était furieux. Comment ces terroristes avaient-ils pu traverser cette zone, le matériel de détection était sans cesse renouvelé et installé par l'équipe de Chadak ? Jeanne, tachée de sang de la tête aux pieds, pleurait. Elle tenait le corps de Stein dans ses bras. Les chinorusses avaient cru investir facilement la base, mais avaient été désorientés par la rapidité de la riposte.
Quelqu'un frappa à la porte du bureau.
–– Entrez ! brailla Saint-Claire, énervé.
Un officier entra et se planta au garde à vous.
–– Capitaine Frédéric Gautier du 18 èm RIT, mon amiral. Nous étions en manœuvre à deux kilomètres d'ici, lorsque nous avons entendu la fusillade. Nous avons fait le plus vite possible, mais sommes arrivés trop tard !
–– Nous vous remercions, capitaine.
Gautier se sentait mal à l’aise.
–– Vous avez besoin de mes services, amiral ?
–– Non. Merci, capitaine. Laissez-moi vos coordonnées !
–– Voici le numéro scanner du général Hamone.
Avant de partir, Gautier discuta quelques minutes avec Anderson. Le corps de Stein fut enlevé par le service médical et conduit à la morgue. À l'extérieur, le calme était revenu.
Ker avait disparu.
–– Jeanne, où est Ker ?
–– Dans la salle de bain. Il s’occupe de sa blessure !
Ker avait profité de l'intrusion de Gautier pour aller ingurgiter trois comprimés de Bergalium et appliquer un sachet de Placosang sur sa blessure. Lorsqu’il fit son apparition, un pansement, fait dans le dépit du bon sens, recouvrait sa tête. Il arborait un large sourire, l’effet analgésique du Bergalium le stimulait. Saint-Claire n’était pas dupe, une blessure de ce genre ne laissait jamais indifférent.
–– Walkins va certainement pouvoir faire quelque chose pour vous. Allez le voir !
Jeanne tint à l’accompagner. Lorsque Jeanne revint, Saint-Claire proposa de la conduire chez elle. Le vidéophone sonna : c'était Walkins.
–– Je garde le commandant Ker, amiral.
–– D’accord, professeur !
–– Il demande à ce que vous passiez chez lui pour remplir le distributeur de nourriture de Sky !
Après s’être occupé de Sky, Saint-Claire accompagna Jeanne chez elle. De retour à la base, il réunit le conseil de guerre et ouvrit la séance en tapant du poing sur son bureau.
–– Cette base qui devrait être le site le plus protégé de la planète, ne l’est pas ! Lieutenant Mérik, où en est l'enquête sur les deux appareils, abattus par le commandant Ker ?
–– Nous avons capté une conversation d'un des pilotes !
Mérik introduisit un tube dans un lecteur, équipé d'un interprète automatique.
–– Capitaine Milanov, comment se passent les opérations ?
“Nous sommes sur le point d’investir la base, commandant. Ce n'est qu'une question de minutes !”
–– Notre indicateur nous a donné des plans pour faciliter notre mission. Je vous les transmets par scanner !
L'émission s'arrêta nette.
–– C'est tout ce que vous avez ?
–– Oui, amiral. Nous n’avons rien d’autre pour l’instant !
Saint-Claire copia l'enregistrement, leva la séance, fit sortir tout le monde et s’effondra dans son vieux fauteuil élimé. Épuisé, il s'endormit immédiatement. À trois heures du matin, un bruit le fit sursauter. Quelqu'un s'était introduit dans son bureau. Si on voulait le tuer, ce serait déjà fait ––, alors quoi ? Les silhouettes familières des sentinelles en faction sur les miradors, ne le rassuraient pas plus que cela. Depuis l’attaque surprise de la veille, il s’attendait à n'importe quoi. Au moindre mouvement, son vieux fauteuil émettait des craquements. Il posa la main sur la crosse de son pistolaser et enclencha la décharge maximum. Quelqu'un était tapi dans l'ombre ––, là, quelque part, mais il ne voyait rien. La clarté de la lune éclairait misérablement la pièce. Il vit quelque chose bouger, mais crut que son imagination lui jouait un tour. Soudain, une ombre fonça sur lui et le frappa.
*
Deux heures plus tard, à l’infirmerie de la base.
–– Bonjour, Yves. Comment vous sentez-vous ?
–– Jeanne ? Que faites-vous ici ?
–– Anderson m'a informé que vous aviez été agressé dans votre bureau. Vous avez une lésion sur le cuir chevelu, mais rien de grave. Votre bureau est sens dessus dessous.
–– Aidez-moi à me lever, Jeanne !
La police militaire avait investi les locaux de Saint-Claire. Les tiroirs des bureaux étaient retournés, et le vieil ordinateur que son père lui avait offert lorsqu'il était gosse, éventré.
–– Amiral, dit le lieutenant Kaul, le disque dur de votre ordinateur a disparu. Ne touchez à rien, nous désirons faire des prélèvements, rechercher d'éventuelles empreintes !
–– Faites, lieutenant. Pouvons-nous rester ?
–– Nous attendons l’équipe scientifique, amiral. Elle doit arriver d'un instant à l'autre.
–– Venez, Jeanne. Allons manger quelque chose, j'ai faim !
Après deux jours d'investigation, l’équipe de recherche scientifique ne trouva rien.
Le jour de l'enterrement de Stein, le cimetière était plein à craquer. La réputation de Stein était mondiale, il avait travaillé aux côtés du professeur Chadak, sur de nombreux projets. Ker qui tenait absolument à se rendre à l'enterrement, avait rejoint directement le cortège après être sorti des locaux de Walkins. Stein, renfermé sur lui-même d'ordinaire, s'était pris d'amitié pour Ker. Un tic semblait posséder Ker. Il tirait sans arrêt sur le lobe de son oreille, comme pour se rassurer qu’elle était présente.
En ce vendredi 10 janvier, les 24 degrés de température ambiante, déposaient une moiteur désagréable sur la peau. Ker était en chemisette, et pour ne pas changer, ne portait pas son masque. Il partait du principe, que les humains n'avaient pas à respirer avec des trucs artificiels.
Après les funérailles, Ker se rendit à son domicile. Il s’apprêtait à entrer dans la maison, mais Sky lui attrapa une manche et le tira violemment en arrière. Le souffle de l’explosion, plaqua Ker au sol. Sonné, il reprit immédiatement ses esprits. Sky, blessé, s’était réfugié dans sa niche. Ker se releva, se précipita vers son chien et le prit dans ses bras pour le réconforter. Sky avait une fracture ouverte à la patte gauche et saignait d'une oreille. La maison avait été entièrement soufflée par l'explosion, l’aérojet était en feu. Ker, le regard hagard, assit sur le gazon avec son chien dans les bras, regardait sa demeure brûler depuis plusieurs minutes, lorsque la voix de Bernadette, sa femme de ménage, le sortit de sa torpeur.
–– Commandant... vous allez bien ? Vous êtes sain et sauf... grâce à Dieu !
–– Bernadette, il faut que je me rende à la base, mais je n'ai plus aucun moyen de locomotion. Ma voiture était dans le sous-sol.
–– Votre voiture est garée devant chez moi, commandant.
Il la souleva, l’embrassa, monta dans sa vieille voiture de sport et démarra en trombe.
Quelques minutes plus tard.
–– Déjà vous, Jean ? s'exclama Saint-Claire.
–– Oui. Une explosion a pulvérisé ma maison. Si Sky n'avait pas été là, je serais certainement mort. Quelqu'un a essayé de me tuer !
–– Bon sang ! Allons voir Walkins dans son labo !
Walkins se fit une joie de réparer la patte de Sky. Durant les jours qui suivirent, rien ne vint troubler la tranquillité de la base. Triton, la seule navette encore en activité en Europe, emportait le fret jusqu’à l'Humanos ––, entre deux voyages, elle était entièrement révisée. Ker avait hâte de quitter la Terre. Grâce au matériel de Walkins, Sky s'était bien rétabli de ses blessures.
Deux jours plus tard, Gautier incorporait la base. Célibataire et orphelin, lui non plus, n'avait rien à perdre en quittant la Terre. À vrai dire, c’était plutôt une aubaine pour lui. Lorsqu'il se présenta pour prendre ses quartiers, Anderson l'accueillit avec chaleur. Gautier, homme d'action, espérait ne pas se lasser sur l'Humanos. Anderson le rassura en lui montrant, à l’aide de son lecteur holographique portatif, les installations sportives du vaisseau.
Le tout dernier arrivé dans l'équipe, le docteur Hugues Blexain, médecin de réputation mondiale, avait conçu et amélioré le procédé du contrôle d'accès biométrique. Cette technologie avait vu le jour aux débuts des années 2000, mais la troisième guerre mondiale avait mis un terme aux recherches. Blexain avait poursuivi ses études, à partir de quelques éléments laissés en 2013, par le président directeur général (torturé et laissé pour mort par les chinorusses) de la société “Biométrix”. La biométrie permettait de garantir, de manière infaillible, le contrôle d'accès.
Le 10 février, entouré d’une miriade de policiers et de militaires, Saint-Claire, accompagné de son équipe, entrait au“Golden club”, pour y prendre un dernier déjeuner. Kimbel fut le seul à ne pas y participer. Il avait préféré s’isoler, afin d’admirer, depuis la fenêtre de sa chambre, l’envol de la navette. Toutes les deux heures, elle emportait six cents colons vers la station Hermès. À quinze heures, un aérobus, conduisit jusqu’au quai d'embarquement, Saint-Claire et son équipe. Quinze minutes plus tard, le “Triton”, moteurs poussés à plein régime, amorçait son décollage vers la stratosphère. À trois cents kilomètres de la Terre, des hôtesses les accueillirent. Hamone était sur place. Après les salutations d’usages, il alla droit au but et expliqua à Saint-Claire, dans un bureau privé, qu’il y avait certainement des espions dans son service, et qu’en incorporant Gautier, il avait fait le bon choix. Gautier était un jeune colonel ––, les médecins lui avaient greffé quelques gadgets indécelables, même aux scanners les plus sophistiqués.
Lorsque Saint-Claire termina son entretien, Ker qui patientait dans la salle d’attente, se leva et l’invita à boire un café dans le salon observatoire. Une hôtesse leur proposa une collation. Le transbordeur décéléra et s'immobilisa. Ils entrèrent dans la station et furent conduits directement vers leurs quartiers. Une fois dans sa chambre, Ker ouvrit un tube de Bergalium et avala trois comprimés. Depuis quelques jours, il avait augmenté sa dose habituelle. Dans la soirée, des festivités étaient prévues avec les responsables de la station. Le départ de l'Humanos fut repoussé au lendemain.
À dix-neuf heures, dans sa suite, Saint-Claire offrit le champagne à ses compagnons. Par la grande baie du salon capitonné, ils avaient le visage tourné en direction de la Terre. Ce n'était pas rien de quitter sa planète, même si celle-ci était en mauvais état. Il n'y avait pas de haine dans leur cœur, seulement de la tristesse. Des Voctraxs montaient la garde autour de la station ––, ils étaient là pour parer à une éventuelle attaque des chinorusses. Malgré les dégâts occasionnés dans leurs parcs par les troupes de l'union, il restait aux chinorusses des vaisseaux fortement armés.
Le lendemain matin.
Le président Fitzgerald, en réunion avec Saint-Claire, lui tendit une petite boîte en fer blanc. À l’intérieur, se trouvaient les directives de sa mission. Après le départ du président, Saint-Claire invita ses officiers à faire leurs bagages et à le rejoindre sur le quai d'embarquement. Un petit escorteur les prit en charge et les conduisit jusqu'à l'Humanos. Il était caché dans une immense soute et protégé des regards indiscrets. L'escorteur s'immobilisa devant un sas. Chaque membre du groupe révéla son identité en soufflant sur un détecteur biométrique. Avant de s’engouffrer dans le vaisseau, ils s'immobilisèrent et le saluèrent. L’Humanos était vraiment une belle machine, rien de comparable avec tout ce qui avait été conçu auparavant. C’était le premier vaisseau interplanétaire. Chacun se servit de son lecteur holographique pour rejoindre ses quartiers. Saint-Claire et Ker foncèrent directement au poste de commandement. Après avoir soufflé sur divers systèmes de contrôle d'accès ils entrèrent dans le poste de pilotage. Les architectes qui avaient conçu le vaisseau, étaient des génies. Le raffinement de l'habitacle était tel, qu’ils croyaient rêver. Saint-Claire était heureux et fier. Le lendemain, à la ménagerie, Ker fit l'acquisition d'une petite chatte, Boulette, que Sky adopta immédiatement.
Le 19 février 2103, à 21 heures 34. Saint-Claire, comme un vieux loup de mer, lança les ordres. L'Humanos, dans un silence total, quitta son port d’attache. Pour ce jour mémorable Ker n'avait pas avalé de Bergalium ; affalé dans son fauteuil, il sirotait tranquillement un café. Saint-Claire qui voulait mettre à l'épreuve les performances de l’Humanos, donna l’ordre d’activer la poussé quantique. En moins de six secondes le vaisseau disparut aux yeux de tous. Affairé, l'équipage n'avait rien ressenti. Quelques minutes plus tard, lorsque le vaisseau freina sa course, une anomalie attira immédiatement l’attention de Ker. Il posa sa tasse vide sur une console, quitta son fauteuil et scruta l’espace.
–– Où sommes-nous ?
–– Dans la région de Jupiter, répondit joyeusement Saint-Claire.
Delvalle, le second de navigation, s'affolait devant son écran.
–– Amiral, nous ne sommes plus dans le système solaire. D'après la carte stellaire, nous nous trouvons dans la constellation du “Petit nuage de Magellan”. Cette galaxie se situe à 210000 années lumières de la Terre. La planète que nous apercevons, porte le numéro XPZ 2180 !
Saint-Claire était septique.
–– Nous aurions franchi plusieurs milliers d'années lumières en vingt secondes ? C’est impossible, il y a certainement une erreur quelque part !
Lebihant l’interrompit.
–– Amiral, quelque chose vient vers nous !
Un objet s'immobilisa à cent mètres de l'Humanos. Gautier affirma que les coordonnées étaient exactes, qu'ils se trouvaient bien dans la constellation du “Petit Nuage de Magellan”. Saint-Claire activa une expédition pour aller explorer la chose.
–– Puis-je emmener Sky ? demanda Ker.
Chadak, Walkins, Anderson et Jeanne faisaient partie de l'expédition. Cinq soldats les escortaient. Le Spacelab amorça son approche, vers l'objet inconnu.
Flurs
Tentacules prêts à appuyer sur la détente du désintégrateur, Flurs regardait approcher le vaisseau étranger : “Les grunitziens auraient-ils inventé une nouvelle arme de guerre pour exterminer ma race ?”, se demandait-elle, car elle n'avait jamais vu un vaisseau de cette sorte. “Ce sont sûrement des voyageurs égarés, venus des confins du cosmos ? Et puis, quel est ce truc qui arrive droit sur mon patrouilleur ? On dirait une sonde ou quelque chose de ce genre ? Tiens toi prête à riposter, ma fille !”
L'engin inconnu s'arrêta à cent mètres de son patrouilleur. Ses appels télépathiques restèrent vains. Flurs observait cette chose qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle connaissait. Un appendice sortit de l’appareil. L'objet se rapprocha et accosta son astronef.
Sky remuait la queue et aboyait vers le petit appareil. Ker était confiant.
–– Amiral, ici Ker. Me recevez-vous ?
–– Je vous reçois 5 sur 5.
–– Nous avons abordé la chose et ouvrons les volets de sécurité du Spacelab. J'ai confiance sur ce coup !
Flurs, sur ses gardes, avait toujours deux tentacules sur les poignées du désintégrateur. Quelque chose s'ouvrit sur un des côtés de l'objet inconnu. Flurs vit des humains, accompagnés d'une créature étrange qui ouvrait la bouche et paraissait vouloir articuler quelque chose. Bégorsw, son chef, la contacta télépathiquement. C’est de cette façon que les homzradiens conversaient.
–– Flurs, craignez-vous une attaque de la part de ces êtres ?
–– Je ne crois pas, général. Ce sont des terriens. Cette fois, il y a une entité différente avec eux. Elle me fait peur, j'en ai la chair de Mertuyz. Dois-je me montrer pour les rassurer ?
–– Faites, ce n'est pas la peine de tourner autour du Chemptal ! (pot).
Flurs ordonna mentalement à l’ordinateur d'ouvrir les panneaux translucides. Walkins, prit de frayeur, se leva précipitamment de son siège et recula en la voyant. Flurs fut désappointée et même vexée, mais elle se rassura ––, eux non plus n’étaient pas très beaux. Elle remua timidement un tentacule, comme elle avait vu faire cette espèce de sonde et ouvrit le sas qui reliait le Spacelab à son patrouilleur. Courbés en avant, les terriens s’engagèrent dans le petit aéronef. La hauteur entre le sol et le plafond ne dépassait guère un mètre quarante ––, l’air de l’habitacle avait une odeur iodée. Flurs se demandait si elle n'avait pas fait une bêtise en faisant entrer les terriens dans son astronef ; elle n'en menait pas large. Walkins mit une main sur sa poitrine et ferma les yeux, comme si Flurs était une divinité. Elle fut enchantée de ce geste, c’était le salut homzradien. Comment les terriens le connaissaient-ils ? Elle fit de même et tendit ses tentacules. Les terriens étaient désormais ses hôtes. Elle prévint mentalement Bégorsw et lui annonça la nouvelle. L'atmosphère se détendit et chacun serra comme il pouvait, le tentacule visqueux qui lui était tendu. Vraiment, à part Sky qui lui faisait la fête, personne n'osait l’embrasser. Elle se mit à mentir.
–– Je viens de la planète Homzrade. Mon nom est Flurs. Je n’ai jamais rencontré d'êtres comme vous. D'où venez-vous ?
Pour situer l’endroit d’où ils arrivaient, Walkins alluma son lecteur holographique.
–– Vous voyez, Flurs, nous venons de cette région de la voie lactée. Il y a une heure de notre temps, nous avons procédé à un essai en mode subespace de notre vaisseau. Par un malencontreux hasard, nous nous sommes retrouvés ici. D'après nos ordinateurs, nous avons traversé un trou temporel. Nous avons du mal à le croire, mais c'est malheureusement ce qui a dû se produire. Nous sommes perdus dans le cosmos !
Gautier intervint pendant la conversation.
–– Docteur Maurot, vous me recevez ?
–– Je vous écoute, capitaine.
–– Les coordonnées de la Terre ont bien été enregistrées sur l'ordinateur. Le hic, nous ne savons pas combien de temps il nous faudra pour retourner à la maison ? Le système Extox a bien fonctionné en mode subespace, il a largué cinq balises. Nous avons le général Hamone en ligne, il désire vous parler !
Sur la Terre c'était l’euphorie. Enfin, une bonne nouvelle depuis que l'Humanos avait quitté la station Hermès. La conversation était retransmise sur toutes les chaînes de l’union européenne.
–– Flurs, tout se passe bien ? Voulez-vous du renfort ?
–– Non, général. Pour le moment, les terriens rendent des comptes à leurs supérieurs. Je reste sur mes gardes, ils ont la position de notre planète sur leurs ordinateurs et je n'aime pas ça !
–– Invitez les terriens à venir sur Homzrade. Au cas où il y aurait un problème, Rustrum et Gasrewx vous couvriront. Ils sont à une centaine de mètres de votre patrouilleur !
Walkins qui avait un casque traducteur, suivait la conversation entre Flurs et ses supérieurs.
–– Nous acceptons volontier l'invitation du Général Bégorsw !
Saint-Claire s'impatientait.
–– Commandant Ker, que se passe-t-il ?
–– Tout va bien, amiral !
Walkins régla sa montre et la donna à Flurs.
–– Lorsque cet appareil sonnera, vous pourrez venir nous chercher. Nous serons en compagnie de notre chef, l'amiral Yves Saint-Claire. En appuyant sur ce bouton vous pourrez nous contacter visuellement !
Flurs regardait la montre. Elle ne comprenait aucun des signes qui étaient gravés dessus, mais elle saisit son fonctionnement. Elle la rangea dans une pochette qu'elle portait toujours autour de son petit cou. Les terriens regagnèrent l'Humanos et établirent un rapport sur la situation. Gautier évalua le temps qui leur sera nécessaire pour regagner la Terre.
–– En voyageant en vitesse quantique, il nous faudra 18000 ans pour rejoindre le système solaire !
–– Nous ne reverrons jamais la Terre, répondit Saint-Claire, mais nous savons maintenant, que nous ne sommes pas seuls dans l'univers !
Vers vingt heures, le faciès peu attirant de Flurs, apparut sur un des moniteurs. Une espèce de grimace hideuse, ressemblant de loin à un sourire, déformait son visage.
–– Allons-y ! Ne les faisons pas attendre, dit joyeusement Saint-Claire.
Le sas reliant l'Humanos au calamar (pardon, au vaisseau des homzradiens), était assez haut pour que les humains puissent se tenir debout. Là aussi, l’odeur marine était présente. Un tintamarre assourdissant se fit entendre, dès qu’ils entrèrent dans le vaisseau. Cinq homzradiens, des musiciens, tapaient sur des tambours. Un vacarme épouvantable frappa les tympans de Ker. Son oreille gauche sifflait, celle que Walkins lui avait refaite. Flurs installa un traducteur sur sa tête. Quatre hauts dignitaires d’Homzrade, attendaient en retrait. Impatients, ils donnaient des coups de tête vers Flurs. Intimidée par tous ces évènements, elle fit tomber son casque sur le sol. Ker qui venait d’ajuster le sien, reçut une puissante décharge sonométrique dans les oreilles. Il ôta sa coiffe et se tint la tête de douleur. Du sang coulait de son oreille. À la vue du sang les homzradiens commencèrent à s’exciter et semblaient injurier Flurs. Le plus grand avança vers Saint-Claire et se courba en avant, en signe de révérence. Son faciès, affreusement tordu, ressemblait à un vague sourire. Saint-Claire aperçut ses petites dents aiguisées comme des lames de rasoir. Chadak qui en avait assez de cette situation, ouvrit sa mallette et prit deux petites oreillettes de sa confection. L'atmosphère était assez tendue, les homzradiens semblaient de plus en plus nerveux. Lorsque Chadak établit le dialogue, tous les homzradiens se tournèrent vers lui. Il sortait des gargouillis de leur affreuse bouche. Le plus grand s’avança et lui tendit ses tentacules. Chadak, avec sa bonhomie habituelle, fit de même en tendant ses deux bras en signe d'amitié. Dans un geste rapide, l'homzradien l'étreignit, lui planta son bec dans un bras et lui arracha un morceau de chair. Flurs prit peur, cacha sa tête dans ses tentacules et alla se réfugier dans le sas accédant à l'Humanos. Un soldat de faction l'empêcha d'aller plus loin.
Pendant ce temps, les autres homzradiens foncèrent sur leurs proies. Ker, plus rapide, les abattit. Anderson libéra Chadak de l’étreinte de l’homzradien, en lui défonçant la tête avec la mallette.
–– Que fait-on de Flurs, commandant ? demanda un soldat.
–– Nous allons l'emmener et l'interroger !
Un vaisseau homzradien canardait l’Humanos.
–– Delvalle, cria Saint-Claire, nous avons fermé le sas d'accès à l'Humanos. Vous pouvez enclencher le bouclier de protection !
À cet instant, le navire homzradien explosa ––, des débris crevèrent la coque arrière de l'Humanos et arrachèrent une partie des tuyères de la turbine numéro 1. Le temps n'était pas au calcul de trajectoire, et au risque de percuter une planète en sortant du mode subespace, Gautier aux commandes, l'Humanos s’enfonça dans le cosmos. Saint-Claire attendit quelques minutes et donna l’ordre de stopper les machines.
–– Amiral, s’exclama Delvalle, nous sommes entré dans le voisinage du système solaire ? La Terre se situe à 100 millions de kilomètres !
–– Ah ? Et bien dans ce cas, mettez le cap sur la station Hermès. Gautier, allez rejoindre Kimbel dans la timonerie et évaluez les dégâts avec lui !
Saint-Claire se rendit à l'infirmerie. Chadak, sous perfusion, était tombé dans un profond coma. Pendant que Walkins lui faisait toutes sortes de tests médicaux avec le Docteur Blexain, Jeanne étudiait une plaquette de sang. Ker, assis dans un coin, était en compagnie de sa chatte Boulette qui dormait paisiblement sur ses genoux.
–– Comment va Chadak, professeur ?
–– Nous allons être obligé de lui couper le bras. Sa santé décline de minute en minute. Prenez ceci pour interroger votre prisonnier, c'est un décodeur linguiste !
–– Jean, vous avez encore sauvé la situation. Où se trouve notre prisonnier ?
–– Dans les quartiers de Lebihant, amiral !
–– Allons-y. Comment vont vos tympans ?
–– Grâce à Jeanne je n'ai plus mal !
Pour la douleur, il ne se vantait pas d’avoir avalé deux cachets de Bergalium.
Flurs, ligotées comme un saucisson, était allongée sur une table de chirurgie, dans une cellule de la prison. Lebihant conversait par vidéo avec Kimbel qui se trouvait à l'extérieur, avec trois de ses hommes. Ils examinaient le matériel de transmission ––, lors de l’explosion, celui-ci avait été gravement touché et ne fonctionnait plus. Flurs sentait mauvais, sa peau avait changée de couleur.
–– Pouah, s'exclama Ker, qu'est-ce qu'il pue !
Saint-Claire posa le décodeur sur son crâne.
–– Flurs, pourquoi nous avez-vous attaqué ?
–– Vous n'êtes pas les premiers terriens que nous voyons ! Il y a quelques années une navette est entrée dans notre espace aérien. À bord il y avait trois mâles et une femelle. Avec des gestes et des dessins, vos congénères nous ont expliqué, qu'une guerre fratricide ravageait votre planète. Je possède un enregistrement visuel de cette rencontre sur mon Soniques. Il est dans mon Blocfiht, autour de mon cou !
Ker délia Flurs, mais au moindre faux mouvement, il était prêt à lui faire sauter la tête. Flurs fit des réglages sur le Soniques et sur la cloison de la cellule, surgit un reportage vidéo. Il révéla une navette bien connu de Saint-Claire : “La Nativité”. Elle avait décollée de la base Victor Hugo, le 21 septembre 2093. Saint-Claire avait organisé cette opération dans les moindres détails, et si une femme avait participé à cette mission, il en aurait été le premier informé. Qui est cette femme ? Il se passait des choses bizarres sur la Terre.
–– Qu’est devenu l'équipage ? demanda Lebihant.
–– Mes chefs ont mangé les mâles et épargné la femelle.
Il y eut un long et pénible silence.
–– Qu'avez-vous fait de la femme ?
–– Elle est vivante et bien traitée.
–– Comment se nomme-t-elle ?
–– Je ne sais pas !
Flurs régla son Soniques. Le film montra une femme entourée d'homzradiens. Ils s’en occupaient comme une princesse. Lorsque la prise de vue changea d'angle, Ker entra dans une colère noire, se rua sur Flurs et la frappa durement à la tête. Saint-Claire le ceintura, le calma et se précipita sur le vidéophone pour appeler Walkins. Deux minutes plus tard, le professeur se présentait, le visage grave.
–– Comment va Chadak ? demanda Ker.
–– Il est mort. Ce n'est pas la peine de vous en prendre à cet homzradien, je pense que nous n'avons rien à craindre de lui !
–– Ses congénères ont bouffé nos compatriotes, et vous, vous voulez que l’on soit magnanime avec cette ordure ? Il n’en est pas question, professeur ! En tout cas, pas en ce qui me concerne !
Walkins examina la blessure et posa une compresse de placosang sur la tête de Flurs.
–– Je l’emmène en salle radio.
–– Je vous escorte, lança Ker, on ne sait pas de quoi sont capables ces êtres, même dans le coma !
Saint-Claire prit des nouvelles sur l’état du vaisseau. Malgré la résistance du Mutium, la violence de l'explosion avait créé une fuite de plutonium sur le réacteur numéro 1.
Le scanner explora les entrailles de Flurs. Elle possédait une vertèbre unique, et en plus des poumons, des ouïes. Sa santé se dégradait de plus en plus. Sa peau, poisseuse, dégageait une forte odeur. Flurs ressemblait à un poisson qui aurait séjourné hors de l'eau
–– Aidez-moi à porter cette bassine, Jean. Nous allons mettre cette créature dedans !
–– Vous voulez la noyer ?
–– Seulement la transporter au laboratoire animalier. Je crois que Flurs vit dans un environnement aquatique !
Pour remplir la bassine, Walkins ponctionna de l'eau de mer dans le bassin des dauphins, implanta un traducteur dans le cerveau de Flurs, la plaça dans une cellule et réintégra le labo avec Ker.
Flurs retrouvait ses couleurs naturelles. L'eau de mer la revigora. Elle s’éveilla et ouvrit les yeux. Elle mangerait bien un petit Studfhit (poisson), la faim lui tiraillait l’estomac. Toutes ces émotions lui avaient creusé l'estomac. Elle se demandait pourquoi les humains ne l’avaient pas tué, après ce qu'il s'était passé. Louise, la femelle de l'humain, était prisonnière sur sa planète. Elle pensa à Grewïuntrik, sont époux qui devait certainement croire qu'elle était trépassée. Le général Bégorsw, le président Gurcodx et son neveu kliuy étaient morts. Chaque fois que des étrangers passaient dans le voisinage d'Homzrade, ses compatriotes les attaquaient pour ensuite les manger. Ker et Walkins entendirent les sentiments de Flurs.
–– Je pense que nous n'avons rien à craindre d’elle, dit Walkins. Elle est affolée à l'idée de ne plus revoir sa famille. À mon avis, elle mange autre chose que des humains. Allons discuter avec elle.
Pendant que Walkins dialoguait avec Flurs, Ker, prudent, la tenait en respect avec son pistolaser.
–– N’ayez crainte, Flurs. Nous ne vous ferons aucun mal. Vous êtes militaire et désirez revoir Grewïuntrik votre époux ?
–– Oui, mais comment connaissez-vous le nom de mon compagnon ?
Walkins lui montra le petit appareil dans son oreille.
–– Où vivez-vous, sur votre planète ?
–– Au fond des océans !
Elle proposa de montrer sa planète avec son Soniques. Walkins lui libéra deux appendices. Ker lui fit comprendre, que si elle bougeait ne serait-ce qu’un tentacule de travers, il la tuerait. Les images montrèrent une sorte de fête aquatique ––, au-dessus d'une zone lacustre, d'étranges engins évoluaient. Ker, énervé, gesticulait sur place.
–– Vos villes, où sont-elles ? demanda-t-il.
–– Sous la mer ! Regardez le film jusqu'au bout, commandant !
Homzrade était une planète entièrement recouverte d'eau. À certains endroits le sol ne se trouvait qu'à quelques centimètres de profondeur.
–– Nous ne voyons rien qui puisse expliquer votre technologie ?
–– Nous tenons notre savoir-faire des grunitziens.
–– Des grunitziens ? Est-ce aussi une race de pieuvres ?
–– Je ne sais pas ce qu'est une pieuvre, commandant, mais il y a fort longtemps, un vaisseau grunitzien s'est posé à la surface de notre planète. Curieux, mes ancêtres sont sortis de la mer pour voir de quoi il s'agissait. À cette époque, nous ne connaissions rien, nous ne mangions que des Studfhits.
–– Et lorsqu'ils vous ont appris tout ce que vous vouliez savoir, votre peuple a commencé à faire des casses croûtes avec eux. Et bien moi, je crois fermement qu'il vaut mieux que vous restiez en prison, Flurs !
Après avoir isolé Flurs, Ker et Walkins regagnèrent leur cabine. Pour se calmer les nerfs, Ker avala deux comprimés de Bergalium et s'allongea sur sa couchette. Pendant ce temps, dans le bac de l'imprimante du poste de pilotage, tombait une feuille de Linopal.
Amiral, nous n'avons aucune liaison avec la station Hermès et la Terre. Nous approchons du voisinage solaire. Le compartiment des réacteurs est décontaminé et les réacteurs désactivés. Les tuyères de la turbine numéro 1 sont remises en service. Nous attendons vos ordres”.
Gérard Kimbel.
Ce roman policier à caractère épouvante, est protégé à la Société des Gens de Lettres de France, comme l'est : "Le dernier carrefour", çi-dessus. À tous les écrivains, surtout, protégez vos écrits ; cela ne coûte que 45 euros à la SGDL.
Ah, je me suis bien amusé à écrire ce petit polar (un an ). Je viens de l'achever (décembre est toujours un nouveau départ pour moi). Je l'ai déjà soumis à plusieurs réalisateurs TV et cinématographique (j'attends le résultat des courses).
Poulet en tranche
Chapitre 1
Tranche de poulette
Laurène Trudeau longeait les quais de Seine d’un pas vif. Le soleil venait de pointer son nez, mais de l'autre côté de la Seine, des nuages menaçaient de déverser leur cargaison sur Paris. Elle traversa le boulevard Diderot et s'engagea dans la rue de Bercy. La circulation était dense, la pollution à son paroxysme. Le bruit des klaxons, actionnés par des automobilistes impatients, agressait les tympans de la jeune femme. Taxis, autocars et bus déversaient leurs flots incessants de voyageurs qui se hâtaient, en se bousculant, vers la gare de Lyon. Laurène s’engouffra dans le hall d'accès au métro, et avant de s’engager sur l’escalator, attendit que la foule se dissipe. Elle émietta les restes de son croissant, tendit une main et leva la tête à la recherche de Pierrot, un superbe canari, qu'elle avait pris en amitié. Elle avait baptisé le serin ainsi, à la mémoire à son compagnon disparu, l’année précédente, dans un accident de moto. Pierrot qui la guettait sur la branche d’un arbre proche, se présenta et se posa sans hésiter sur sa main. Il la regarda en remuant sa petite tête, se mit à chanter pour lui dire bonjour, et picora les miettes, qu’il engloutit en moins de deux. Il essuya son petit bec sur le pouce et s'envola pour se poser sur le rebord d'une poutrelle. Heureux, il sifflait et suivait Laurène du regard. Il attendit qu'elle s'engage sur l'escalator, alla se poser sur le garde-corps et la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
Avant de se rendre au commissariat de Gambetta, Laurène entra dans le bar des “Acacia” pour y prendre son petit déjeuner. Elle salua Lucien, le barman, et alla s'asseoir à sa place habituelle, au fond de la minuscule et obscure salle. En face d'elle, un homme, gros, sale, les cheveux gras, mal rasé et qui sentait mauvais, trempait un énorme havane dans son verre de cognac. À l'aide de son briquet il chauffa le cigare, ouvrit une boîte d'allumettes, en prit une, la cassa en deux, la planta au bout du havane, l'alluma, ferma les yeux et aspira goulûment la première bouffée de fumée. Il la recracha doucement en faisant des volutes. Un nuage malodorant envahit la salle. Écoeurée, Laurène se leva et alla s'asseoir trois tables plus loin.
Le gros homme semblait vexé.
–– Aujourd'hui, dit-il, d'une voix hésitante, c'est mon anniversaire. Je suis vraiment désolé de vous avoir offensé, mademoiselle. Puis-je... vous offrir quelque chose ?
–– Non merci, répondit Laurène.
Elle avait envie de lui écraser son cigare qui puait autant que lui, sur la figure. Elle ouvrit son sac à main, sortit sa revue hebdomadaire de Vive les Femmes, l'ouvrit et se plongea obstinément à l'intérieur. Son métier, commissaire de police, l'accaparait à plein temps. Elle se prélassait rarement. Ses week-ends, elle les passait à rédiger des rapports, à faire ses courses et son ménage.
Affichant un sourire forcé, Lucien, 31 ans, grand blond aux cheveux en batailles, mal rasé, sortit de derrière son comptoir et se dirigea vers elle. Dès la seconde où il avait vu Laurène entrer dans son établissement, il y a de cela un an, il était tombé fou amoureux d’elle. Il alluma le plafonnier.
–– Vous allez tuer vos yeux, à lire dans la pénombre, Laurène. Ce serait vraiment dommage, ils sont si beaux !
Elle leva ses superbes yeux bleus vers lui, plongea son regard dans le sien et lui sourit. Lucien sentit une érection durcir son sexe, son coeur battait la chamade. Chaque fois qu'il la voyait, il en était ainsi. Elle pausa les yeux sur sa braguette et passa sa langue sur ses lèvres. Elle aimait l'exciter pour lui faire plaisir, mais les choses étaient restées à ce stade avec lui. Lucien se faisait des films. Un jour, il lui a avoué qu’il se masturbait la nuit en pensant à elle, mais elle lui avait répondu, qu'il n'en était pas de même de son côté, et malgré sa gentillesse, elle n'en avait rien à faire de lui et de ses branlettes nocturnes. «Que les hommes peuvent être stupides !», pensa-t-elle. Elle commanda un café simple, mais comme d’habitude, Lucien, obstiné de nature, lui en apporta un double : il répliqua, comme d'habitude.
–– L'autre est pour moi, Laurène.
Il passa derrière elle, posa la tasse sur la table et se frotta contre son épaule. Elle sentit son sexe, lui mit un coup de coude et inspecta son café recouvert d'une mousse onctueuse : «Et si cet abruti avait éjaculé dedans !»
Elle repoussa la tasse.
–– Désirez-vous des croissants, Laurène ?
–– Non, Lucien.
Elle n'avait pas envie de manger, car la veille, elle avait connu la terreur, comme celle que l’on voit dans les films d'horreur. Mais là, c'était vraiment la première fois qu'elle avait eu aussi peur en voyant un cadavre. Peut-être aussi parce que c'était celui de Marthe, sa collègue et meilleure amie. Une panique indescriptible s'était emparée d'elle à la morgue, et heureusement qu’elle était avec son collaborateur, Paul Lavergne pour identifier le corps. Marthe était le bras droit de Laurène. Les deux jeunes femmes, pratiquement inséparables, au travail comme dans la vie de tous les jours, avaient résolu un certain nombre d'affaires criminelles. Complices, elles partageaient un petit appartement, dans le douzième arrondissement de Paris. Elles se connaissaient depuis l'école maternelle, et rien n’avait pu les séparer. Même dans les moments difficiles, surtout celui de l'adolescence où elles flirtaient avec les mêmes garçons, elles surent restées unies. Dans le commissariat de Gambetta, Marthe avait été aimée de tout le monde, elle était toujours d'une humeur joyeuse. Cette jolie brunette, âgée de trente-trois ans, avait été assassinée de façon ignoble. D’un naturel discret, rien ne laissait supposer qu’elle était sur la piste du meurtrier. Personne ne savait comment, mais les faits étaient là. Laurène avait pris la ferme résolution de trouver et de boucler ce psychopathe.
Le bruit désagréable du véhicule de ramassage des déchets urbain, la tira de ses pensées. Sentant une présence, elle leva la tête et rencontra le regard de Paul Lavergne. Paul, trente-trois ans, inspecteur de police, grand brun à l'allure sportive, secondait Laurène comme il pouvait. Elle pausa un fade regard sur lui. Paul avait les cheveux hirsutes et l’allure de quelqu’un qui s’était levé de son lit à la dernière seconde, et habillé sans s’être douché. Pour tout ceux qui le connaissaient, c’était son état naturel.
–– Salut, ma p’tite Lolo !
–– Arrêtes de m’appeler comme ça !
–– Ça n’te déranges pas, si j’m'installe ?
–– Non, assieds-toi. Tu as une sale mine.
–– Ouais, j’dors plus très bien en c’moment !
Avec son langage vulgaire, Paul énervait Laurène, et en fait, tous les gens qui le côtoyaient. Il alluma une cigarette qui puait autant que le cigare du gros homme, et héla, en claquant des doigts et en sifflant, Lucien.
–– Arrêtes de faire ça !
–– Quoi, encore ?
–– De claquer des doigts et de siffler le garçon !
Avant de prendre leur commande, Lucien poussa une chaise et essuya la table. Laurène vit, qu'il était toujours en érection.
–– Vous désirez un autre café, Laurène ?
–– Oui.
–– Et vous, monsieur Paul ?
–– Un café et un double rhum.
Lucien tourna les talons et lui lança un “Pfiut” méprisant. Paul lui fit un geste obscène dans le dos.
–– T’as lu le journal de c’matin, Lolo ?
–– Non.
–– Le tueur a encore frappé.
Elle fut prise d’une sorte de malaise.
–– Ça ne va pas, Lolo ?
–– Ce n’est rien, ça va passer !
Elle déplia le journal, entièrement froissé, comme tout ce que touchait Paul. En première page, le visage radieux d'une jeune fille. Paul prit un air dégoûté.
–– La môme venait juste d’avoir seize ans, elle a été tuée dans les mêmes circonstances que Marthe ! J’suis sûr qu’c’est lui !
–– Oui, ça m’a tout l'air d’être son oeuvre !
–– Le jour où j’tombe dessus, j’le casse en deux !
Lucien arriva, pausa son plateau et les servit.
–– J’vous doit combien, Lucien ?
–– Neuf euros, monsieur Paul.
–– C’n’est pas donné !
–– Le pétrole a encore augmenté, monsieur Paul.
Paul paya les consommations en bougonnant. “Pfiut”, lança encore Lucien, avant de s’éloigner.
–– Ce mec est vraiment désagréable !
–– Laisses tomber, rajouta Laurène.
Agacée, elle avala précipitamment son café et se brûla le palais. Paul vida d'un trait son verre de rhum, et comme d’habitude, ne toucha pas à son café. Le portable de Laurène, sonnait. Elle le décrocha d’un geste vif.
–– Allô !
C'était Henri Kaul, son chef de service.
«Bonjour, Laurène. Tu as vu Paul, ce matin ?»
–– Bonjour, Henri. Paul est avec moi !
«Avant de venir au commissariat, allez tous les deux à la morgue du Quai de la Râpée, jeter un coup d’oeil sur le cadavre d'une nouvelle victime. Il s'agit de Line Van Guyen-Pô !»
Laurène se leva et tira Paul par le col de sa veste, d’une propreté douteuse.
–– Allez, en route.
Il voulait rester encore un moment, pour se détendre.
–– Rien ne presse, Laurène.
Il désirait reprendre un autre rhum, et alluma une cigarette.
–– Arrêtes de boire ! Allez, debout, on a du boulot sur la planche !
La pluie tombait à verse. Laurène releva le col de son blouson et ouvrit son parapluie blanc à petits pois vert. Les passants la charrièrent avec son pébroque insolite. Paul, les mains dans les poches, se réfugia dessous. Ils attendirent que le feu passe au rouge pour traverser l'avenue Gambetta. Elle allait s’engager sur le passage piéton, mais Paul la tira brusquement en arrière. Bruit de pneus qui n'accrochent pas sur le macadam devenu glissant, fracas de ferraille qui s'entrechoque, cris... Devant eux, un motocycliste qui n'avait pas eu le temps de démarrer, gisait au sol, la tête sous les roues d'un camion frigorifique. Paul exhiba sa carte de police, car déjà, des curieux s'agglutinaient.
Pendant que Paul alertait les secours avec son portable, Laurène aidait le chauffeur du camion, un portugais, choqué, à reprendre ses esprits. Elle entra avec lui au commissariat et le fit asseoir dans son bureau. Le chauffeur tremblait de tous ses membres. Elle lui servit un café et le réconforta, tout en regardant de sa fenêtre, l’agitation qui régnait dans la rue. Paul, au milieu de la chaussée, faisait de grands gestes pour écarter les curieux. Il régnait sur la place Gambetta, un embouteillage monstre. Les agents de police, parvenaient difficilement à rétablir la circulation. Le brouhaha qui montait de l'avenue, se répercutait sur les vitres du bureau, les faisait vibrer. Ce n'était que cris, hurlements, coups de klaxon et insultes. Machin hurlait, parce qu'il allait être en retard à son boulot, et truc qui rentrait de son taf, criait, que le mort pouvait bien attendre.
Une heure plus tard, après avoir discuté avec Kaul pendant de courts instants, Paul et Laurène s'engouffrèrent dans le métro. L'escalator était encore en panne, ce qui mit Paul, trempé de la tête aux pieds, en colère. Laurène lui tendit un mouchoir en papier.
–– Tiens, essuies-toi !
Paul passait sa vie à râler, rien n’allait jamais comme il voulait.
–– Peuvent pas l’réparer, c'te putain d'escalator ? Non, mais tu sens c't'odeur ? Ça puera toujours la pisse dans c'te saleté d'métro. Au prix du ticket, ils s'abusent à la r’tap !
–– Arrêtes de râler, Paul !
Ils changèrent de ligne à la porte des Lilas, prirent la direction Châtelet, descendirent à République, empruntèrent la direction place d'Italie et quittèrent le métro à Quai de la Râpée. Lorsqu’ils pénétrèrent dans les locaux de la morgue, Paul héla, sans retenu, Robert, un employé qu'il connaissait.
Robert véhiculait un cercueil dont le couvercle était déposé.
–– Je livre ce lascar dans un box et je suis à vous !
Paul se pencha au-dessus du cercueil et examina le cadavre.
–– Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
–– Son copain la surpris avec un autre mec !
Ils se mirent à rirent, mais pas Laurène.
–– Ça suffit les gars, un peu de tenue !
–– Vous êtes là pour la petite Line ?
–– Ouais, répondit Paul, toujours en rigolant.
Le regard perçant de Laurène, l’incendia.
–– Venez, elle est par là ! On n'a pas eu le temps de la raccommoder !
Laurène avait des hauts le cœur, à cause des produits chimiques qui empestaient les lieux. Paul, quant à lui, râlait encore.
–– Ça pue autant que dans l'métro, ici !
Robert ouvrit le caisson et tira la civière.
–– C’est quoi, ça, Robert ? demanda Paul.
–– La gamine.
Paul ne riait plus.
–– Par où on commence le puzzle ? dit-il.
Laurène recula et émit un haut-le-coeur.
–– Je ne me sens pas très bien. Partons !
Robert referma le sac, réinséra la civière dans son logement et claqua la porte du caisson.
–– Il faudrait qu’on remette la peine de mort pour ces salauds, dit-il, d’un air affligé. Ma grande vient juste d'avoir seize ans et j’ai peur pour elle !
–– Ne t’inquiètes pas, répondit Paul, on finira par l’avoir !
Laurène était lasse. Elle habitait le quartier et prit comme prétexte, pour rentrer chez elle, qu’elle devait faire quelques courses alimentaires. Elle avait surtout envie de mettre une certaine distance avec Paul : il lui tapait sur les nerfs.
–– Y a pas d’problème, Lolo. J’vais aller voir l’boss tout seul !
Avant de rejoindre son bureau, Paul qui avait toujours soif, entra dans le bistrot des «Artistes», en face du commissariat. Il salua Marcel, le barman, commanda un café, un rhum, et alluma une Boyard. Au-dessus du bar, un écran diffusait le journal télévisé. Le journaliste qui commentait les dernières nouvelles, annonça qu'une nouvelle jeune femme, victime du tueur à la tronçonneuse, venait d'être découverte par un promeneur, dans un bois de la région parisienne.
–– Bon sang, cette histoire ne va jamais s’arrêter ? grogna Marcel. Toi et Laurène, êtes sur le coup ?
–– Ouais, mais pour l'instant on n’a aucune piste !
Paul siffla d'un trait son verre de rhum et en commanda un autre, qu’il but aussi rapidement. Il paya ses consommations, laissa le café sur le comptoir, sortit de l'établissement et traversa l’avenue Gambetta. Avant d’entrer dans le commissariat, il salua, en se fichant de lui, l’agent de faction. À cause de l’alcool qu’il avait ingurgité, Paul montait péniblement les marches qui menaient à son bureau.
“Toc, toc, toc”
–– Entrez !
–– Salut, chef !
–– Bonjour, Paul.
Le capitaine Henri Kaul n’appréciait guère Paul et ne prenait aucun gant avec lui. Pour lui, Lavergne était un crétin qui bafouait la police
–– Une jeune femme a été assassinée de la même manière que Marthe, Paul !
–– J’viens d’voir ça à la téloche, cap’taine.
–– Laurène n’est pas avec vous ?
–– Elle désirait s’reposer, chef ! Elle est rentrée chez elle. À c’t’heure, elle doit pioncer comme un nouveau né !
Kaul ne supportait plus Paul. Son langage était vulgaire, c’était un alcoolique notoire, et de ses frasques, il en avait plus qu’assez.
–– Vous avez encore picolé, Paul !
–– Bof... juste deux trois verres de rhum pour me mettre en route, chef !
–– Dégagez de mon bureau et aller faire votre rapport sur vos activités d'hier !
Paul sortit du bureau en claquant la porte derrière lui : il détestait Kaul.
Laurène fit son apparition à 16 heures. Avec son jargon habituel, Paul l’informa de la nouvelle.
–– Y en a encore une qu’a été zigouillée, Laurène !
–– Ah ?... Où çà ?
–– En Seine et Marne, vers Esbly !
Kaul entra rapidement dans le bureau.
–– Paul, Laurène, allez à la morgue de Meaux, pour prendre la température !
–– Dans ce genre d’endroit elle est plutôt glaciale, rétorqua Laurène.
Kaul lui sourit et fit demi-tour. Laurène était, dans ce commissariat, le seul officier sur lequel il pouvait vraiment compter. D’ailleurs, il envisageait sérieusement de se faire remplacer par Laurène, lorsqu’il partira à la retraite. Une retraite bien mérité, qu’il devrait prendre dans une quinzaine de jours. C’est lui qui avait formé Laurène. Cette gosse, il la connaissait depuis toujours.
–– Meaux, ce n'est pas loin de chez toi, Paul ?
–– À peine à dix minutes. On y va maint’nant ?
–– Oui.
–– Avant, faut que j’finisse d’remplir mon rapport pour Kaul. Ensuite, j’suis libre !
Laurène, pour une fois, resta calme et courtoise avec lui.
–– De toute façon, Kaul nous a demandé de partir tout de suite. Alors, allons-y ! Ce soir, j’aimerai me détendre un peu. Si tu veux bien, avant d’aller à la morgue, je t’invite à manger quelque chose dans un restaurant de Nogent-sur-Marne. Qu’en dis-tu ?
–– C’est pas mal comme idée, Lolo !
–– On pourrait peut-être aller boire un café chez toi. Il est 18 heures, et le temps d’arriver là-bas… avec la circulation...
–– C’est d’accord, Lolo !
–– On prend la voiture de service.
–– Non, j’préfère la mienne.
Ils montèrent dans l’antique Mercedes break de Paul, garée derrière le commissariat.
–– Tu as toujours cette vieille bagnole ?
–– Ouais, j’peux pas m’en passer.
Laurène se retourna et regarda à l’arrière du véhicule. Sur les sièges et dans le coffre, régnait un fouillis indescriptible. Un désordre, comme seul Paul Lavergne savait mettre.
–– Montres-moi ton rapport, Paul.
Les feuilles étaient pleines de taches de graisse.
–– Tu as bouffé un hamburger ou quoi ?
–– Ouais, justement !
Laurène pensait à Marthe qui s’était fiancée avec lui, et leur projet de mariage qui avait échoué. Marthe l’avait laissé tomber au bout de trois mois, parce qu’elle ne supportait plus son bordel permanent, son langage vulgaire, son alcoolisme et surtout sa tendance à ne pas vouloir se laver pendant plusieurs jours. L’odeur nauséabonde qui régnait dans l’habitacle, la poussa à ouvrir sa vitre.
À la fin du dîner, Laurène régla l’addition du restaurant.
–– Merci, mon coeur !
–– C’est normal, ce matin, tu as payé les cafés !
–– On fait quoi, maint’nant ?
–– Nous avons largement le temps, ce n’est pas la peine de nous hâter. Allons déjà chez toi pour boire tranquillement notre café. Après, direction la morgue.
–– Ça marche !
Paul gara la voiture dans la cour de son pavillon, à Saint Germain sur Morin, et secoua Laurène qui s’était endormie.
–– Oui ?
–– On est arrivé.
Lorsque Paul alluma la lumière de la cuisine, des dizaines de blattes se dispersèrent et disparurent en moins de cinq secondes, sous les placards et par les interstices muraux. Dans la maison, régnait un désordre indescriptible. Une vaisselle sale, qui datait d’au moins quinze jours, gisait dans le bac de l’évier. Pour combler le tout, une odeur de moisissure et de tabac froid se dégageait des lieux. Paul ouvrit la fenêtre pour aérer.
–– Fais pas attention au bordel, dit-il.
Elle toussa
–– ... ah oui ?... quel bordel ?
Elle entra dans la salle de séjour. Là aussi, stagnait une forte odeur de vieux mégots. Paul avait pris cette manie d’allumer une cigarette, d’aspirer quelques taffes et de l’écraser presque entière, par le côté de la braise. Le cendrier du salon, débordait. Elle s’assied, après avoir fait décamper un régiment de cafards et déplacé une tonne de journaux. Les journaux, lorsqu’elle jeta un rapide coup d'œil, ne parlaient que des meurtres.
–– ... chicorée ?
–– Pardon ?
–– Dans ton café, tu veux de la chicoré ?
–– Oui.
Laurène feuilleta les journaux quelques secondes, puis les referma. Elle se leva et inspecta les environs. Dans la maison c’était partout le désordre, et cette odeur... comme dans la voiture... écoeurante... «Dommage», pensait Laurène qui payait un loyer exorbitant pour son petit deux pièces. Malgré son salaire confortable et 550 euros d’économie, qu’elle faisait mensuellement sur un compte Épargne logement, elle n’avait, comme la plupart des français, plus les moyens de s’offrir un appartement, à cause de l'inflation immobilière qui s’était accrue, ces six dernières années.
Paul apparut avec un plateau. Dessus, étaient délicatement posés, le bol de café et les tasses, avec en prime, quelques belles tranches de brioches chocolatées.
–– Eh bien, quelles belles intentions ?
–– Oui. J’ai envie de faire des efforts pour ranger ma baraque. Pour une nana, elle n’est pas trop accueillante !
–– Je ne suis pas à prendre, Paul.
–– Je sais bien, mais qu’est-ce que t’en penses ?
–– Absolument rien. Qu’est-ce que tu fiches avec tous ces journaux ?
–– J'ai recherché des indices, mais ballon !
Après avoir bu leur café et prit un temps de repos, ils rejoignirent la morgue de Meaux. Là aussi, l'odeur de formol incommoda Laurène. Sur le retour, Paul l’invita à passer la nuit chez lui. L’emmener jusqu’à Paris et revenir à Saint-Germain, ne l’enchantait guère : il était plus de minuit.
–– Si tu veux, tu peux dormir dans la chambre de Marthe. Là-haut, y a pas d’cafard ! Je n’y suis pas entré, depuis qu’elle m’a quitté.
–– D’accord. Alors, ton diagnostic ?
Il répondit, comme s’il savait à quoi s’en tenir.
–– Pour ?
–– ... la gosse !
–– Aucune idée ?
–– J’ai faim !
–– Encore ? Mais t’as l’vers solitaire ou quoi ?
–– C’est nerveux. Tu as quelque chose à manger, chez toi ?
–– Non, mais il y a une épicerie sur la route.
Il s’arrêta, entra dans le magasin, acheta un pack de bière, un pain, deux tranches de jambon de pays, un petit fromage de chèvre et une salade.
Pendant que les canettes de bière et une bouteille de champagne rafraîchissaient dans le réfrigérateur, Laurène se détendait sous la douche. Paul poussa le bordel qui avait envahi la table de la cuisine, prit un sac poubelle et mit à l'intérieur tout ce qui traînait dessus : assiettes et verres en carton, et couverts sales. Il prépara la salade, découpa une échalote, essuya la table, dressa deux couverts sur une nappe propre, déboucha une bouteille de Pomerol et vaporisa un peu de parfum à la citronnelle dans l’atmosphère.
–– Laurène, c’est prêt !
Elle pénétra dans la cuisine.
–– Tu as mis les petits plats dans les grands, on dirait ?
–– Assieds-toi, ma grande.
Il servit les verres en vin.
–– À notre amitié, Laurène. Tchin.
–– Quelle semaine, dit-elle. Cette affaire me tourmente. Je suis angoissée !
–– Ouais, cette histoire est moche. Allez, penses à aut’chose et arrêtes de désespérer. Détends-toi un peu !
Elle se mit à sangloter.
–– Marthe était ma meilleure amie... snif... je pense sans cesse à elle !
Il lui caressa doucement le visage.
–– Allez, manges, ça ira mieux après !
Laurène se régala avec la salade et le fromage de chèvre.
–– C'était bon. Merci, Paul !
Paul se leva pour disparaître dans la cuisine. Il réapparut en exhibant la bouteille de champagne.
–– Tu es fou, gloussa-t-elle, nous allons être ivres.
–– Avec tout l’boulot qu’on a en c’moment, faut pas qu’on s’laisse aller. Une p’tite coupe de Champ, ne nous f’ra pas d’mal !
Ils trinquèrent une nouvelle fois.
Quelques secondes plus tard, Laurène ne savait pas pourquoi, mais elle avait une forte envie de dormir. Elle avait la sensation que ses mains et ses bras ramollissaient et tomba rapidement dans un profond sommeil. Paul se leva d'un bond ; comme un fou, il l’empoigna par les cheveux et lui porta un coup de poing dans la figure.
–– Alors, ma p’tite, tu croyais m’échapper ?
Il la traîna sur le sol, ouvrit la trappe d’accès qui menait à la cave, descendit les marches à fond de train et l’installa sur un vieux sommier. Elle saignait de la bouche et des oreilles. Une touffe de cheveux sanguinolente, resta entre les doigts de Paul. En la tirant, il lui avait arraché une partie du cuir chevelu. Il la bâillonna, la ligota et la menotta.
Elle s’évanouit.
À son réveil, Laurène avait le corps meurtri. Elle souffrait de multiples fractures, du sang coulait le long de son visage. Elle ouvrit les yeux et paniqua, Paul était nu. Elle tenta de se débattre et chercha à arracher un cri de sa gorge : en vain.
Paul s’allongea à côté d’elle.
–– Arrêtes de bouger, ma poule ! Personne ne viendra à ton s’cours. Cette cave est insonorisée !
Il se leva et prit une corde. Il lui lia les chevilles, tendit la corde et l’attacha à un poteau de soutènement, puis opéra de la même façon pour les poignets. Assuré qu’elle était entièrement à sa merci, il la libéra de ses menottes, se coucha sur elle et la viola. Il était hors de lui, dans un état second. Laurène resta consciente. Il se leva et s’essuya le sexe avec un chiffon qui traînait.
–– Ça t’as fais du bien, hein ? Bon, j’ai soif, j’vais m’chercher une p’tite bière !
Dix minutes plus tard, ivre, il descendait les escaliers. Il ouvrit une armoire et sortit une tronçonneuse, qu’il posa sur un établi. Laurène sentait que sa dernière heure n’allait pas tarder à arriver. Paul vida d’un trait une canette de bière et s’allongea à côté d’elle.
–– Sale ordure.
–– C’est vrai, je suis complètement cinglé.
Elle cria et s’évanouit de nouveau. Paul la réveilla à coup de poing.
–– Pourquoi tu fais ça, espèce de salaud ?
–– Quand j’étais gosse, la nuit, ma mère venait dans ma chambre pour assouvir ses fantasmes. Elle me faisait des saloperies, et après, il fallait que j’lui fasse la même chose. Elle disait, que si j’allais m’plaindre à qui qu’ce soit, elle me but’rait. Voici l’histoire d’mon enfance. C’n’est pas gai, hein ?
Il empoigna la tronçonneuse, la mit en marche et la colla sous le nez de Laurène, terrorisée. Il lui sectionna le sein droit et s’acharna sur l’autre. Il arrêta l’engin et se pencha au-dessus d’elle.
–– Adieu, chérie, j’vais t’découper en tranche !
À cet instant, deux coups de feu claquèrent. Paul s’écroula comme un pantin. Kaul, accompagné d’une dizaine de policiers, fit irruption dans la cave. Il tâta le pouls de la jugulaire de Paul.
–– Il est encore vivant !
Trois mois plus tard, Laurène reprenait son service. Pour l’histoire, elle était restée, pendant une semaine, entre la vie et la mort. Malgré les souffrances qu’elle avait endurées, elle était radieuse et sereine. Ses collègues l’applaudirent. Henri l’embrassa avec ferveur.
–– Nous t’attendions avec impatience, ma chérie !
–– Comment savais-tu, que Paul était le tueur ?
–– Le jour où tu es allé à la morgue de Meaux avec lui, j’ai reçu un pli de Marthe. Elle l’avait posté le jour même de sa mort. Dans cette lettre, elle expliquait qu’elle avait réuni assez de preuves contre Paul, que c’était lui le meurtrier des gamines. Dès cet instant, je l’ai fait mettre sous surveillance. Heureusement que nous étions en planque, le jour où... Allez viens, pour fêter ton retour, nous avons préparé un buffet !
Elle embrassa ses collègues, les remercia pour les cadeaux et fit un discours. Émerveillée, elle tourna, avant de se servir, deux fois autour du buffet. Elle prit un morceau de saucisson, le goûta, mais ne reconnut pas la saveur du produit.
–– Qu'est-ce que c'est, Henri ?
–– Du poulet en tranche !
Si cela vous a enchanté, venez me rejoindre........................................................... Bisous !
Introduction
La guerre nucléo laser, déclenchée le 2 mars 2012, avait fait 8 milliards de victimes sur la Terre. Cette guerre fut à son paroxysme, lorsque les chinorusses (survivants russes et chinois) s’unirent pour tenter d’exterminer les occidentaux. Des satellites tueurs, en orbite autour de la Terre, causèrent des dégâts considérables sur l’environnement. Le 2 janvier 2094, la navette de combat Ultime décollait à partir d’une base située en région parisienne : le but de l’équipage, mettre hors service les satellites meurtriers. Le responsable de l'expédition, le colonel Gordman Fitzgerald revint sur Terre en héros. Peu de temps après, il fut nommé gouverneur de l'union européenne.
Le Mutium
La fraîcheur matinale fit frissonner Jean Ker. Il conversait avec son vieil ami, l'amiral Yves Saint-Claire. Les deux hommes entrèrent dans la base Victor Hugo et se dirigèrent vers les bureaux de l'amirauté. Saint-Claire et Ker, amis de longue date, avaient suivi une partie de leurs études militaires dans le même contingent. Ker se plaignait encore.
–– À une heure du matin, je ne dormais pas, à cause de ces satanées aurores boréales !
–– Vous êtes sans arrêt entrain de vous plaindre ! répondit Saint-Claire.
–– C’est vrai, mais j'ai tellement hâte de quitter la Terre. La pollution nous tuera un jour où l’autre. Ça va être fantastique de voyager dans ce vaisseau où l'atmosphère ne sera pas polluée.
–– Vous ne portez jamais votre masque !
Ker préféra changer de discussion.
–– Bon, je vous invite à prendre un café au self !
–– Il y a une cafetière dans la cuisine. Lorsque nous l’aurons bu, nous descendrons au bureau du major Anderson. Nous avons une réunion sur les consignes de sécurité, que nous devrons faire appliquer sur le vaisseau !
Au niveau concerné, quatre galeries marquées d’une couleur différente, partaient dans plusieurs directions. Ils entrèrent dans la galerie jaune. Un panneau lumineux indiquait “Centre de commandement, suivez la flèche”. Ker n'était jamais venu dans cette partie de la base, et il ne connaissait pas Anderson. Saint-Claire s'arrêta et dirigea un curieux instrument vers une porte. Elle disparut, comme si elle n'avait jamais existé.
–– Nom d'un chien, dit Ker, mais où est passée la porte ?
–– Jean, vous apprécierez la technologie qui a été réalisé dans les laboratoires de la base.
–– Je veux bien vous croire !
Un couloir éclairé d'une couleur verte, les mena devant une autre porte. Une voix agréable et sympathique se fit entendre, celle de Dolorès, l’ordinateur central.
“Veuillez déclarer votre identité... Vous avez dix secondes pour le faire !”
–– Vous allez me faire peur encore longtemps, Yves ?
–– Ayez confiance.
La petite voix douce se manifesta de nouveau.
“Il ne reste que 8 secondes pour déclarer votre identité. Je lance le compte à rebours. 8, 7, 6, 5…”
–– Que se passe-t-il, après les dix secondes, Yves ?
À un, Saint-Claire souffla sur le détecteur. Une salle se matérialisa devant eux.
–– À zéro, un système de défense nous aurait réduit en cendres.
Quatre officiers conversaient autour d’une table.
–– Garde à vous, cria le major Anderson.
Saint-Claire serra une chaleureuse poignée de main à Anderson. Au Népal, au cours d'une mission qui consistait à repérer un gisement de Stélonium, minerai servant à l'élaboration des roquettes Scketsums dont se sert l'armée française, l’escouade de Saint-Claire avait subit un violent accrochage avec des terroristes chinorusses. Saint-Claire avait eu l’artère fémorale sectionnée par un jet de pistolaser, et sans l’intervention rapide d’Anderson, serait mort en quelques minutes.
Anderson désirait devenir médecin dans l'armée ; il avait étudié à la faculté de médecine de Paris 13, mais avait laissé tomber ses études lorsque ses parents disparurent en 2089, au cours de la grande épidémie de Stricnoline (grippe mortelle introduite en Europe, par les chinorusses). Les quatre principaux officiers de l’État-major de Saint-Claire qui le seconderont sur l’Humanos, étaient présents : le Major Anderson sera chargé de la sécurité civile. Le commandant Robert Stein, de la navigation. Le commandant Roland Lebihant, spécialiste en armement, sera responsable la sécurité militaire. Le commandant Gérard Kimbel des transmissions. Anderson sortit un lecteur holographique de sa mallette. Après quelques réglages, la maquette de l'Humanos apparut au milieu de la pièce. Saint-Claire était satisfait de ce nouveau matériel, inventé par Lebihant et son équipe. Tous les détails y étaient, aucun raccord n’était visible. Un civil prit la parole.
–– Bonjour, messieurs. Je suis le professeur André Chadak. Nous avons mis au point un matériau que nous avons baptisé “Mutium”. Le secret de sa fabrication est gardé en lieu sûr, pour qu'il ne tombe pas aux mains des chinorusses !
Il donna deux morceaux de métal à Ker.
–– Je vous confie ces deux morceaux de Mutium, commandant. Assemblez-les avec ce soudolaser. Si vous ne savez pas souder, ce n'est pas grave, la nature fera le reste du travail.
–– Ce métal est léger ? s’exclama Ker.
Le Mutium fondit comme n'importe quel autre métal. Après quelques secondes, la soudure disgracieuse disparut. Ker tritura le morceau de métal dans tous les sens. À l'endroit où devait se trouver son affreuse soudure, le métal était lisse.
–– C'est fantastique ? dit-il.
–– En cas d’un accident, une perforation, la coque se ressoudera immédiatement.
Lebihant posa sur la table une boîte octogonale noire où reposaient deux petits cylindres. Ils étaient semblables à du cristal. Lorsqu’il souffla dessus, un halo bleu enveloppa la maquette.
–– Ceci est un champ magnétique qui assurera la protection du navire. Nous naviguerons en permanence avec ce mode de défense, afin d’éviter d'être percuté par des météorites qui errent dans l'espace. Nous pensons aussi à d'éventuelles rencontres avec des civilisations extraterrestres. Le vaisseau sera équipé de canons lasers, d’une portée de tir de 12500 kilomètres. Un système unique, appelé Extox, surveillera l’ensemble des organes de l’Humanos !
Saint-Claire invita Robert Stein à s'exprimer. Depuis qu’il avait perdu sa femme, ses deux filles et son fils dans l'attentat du complexe sportif de Paris Bercy, le 24 décembre 2097, lors d’une réunion internationale sur les voyages spatiaux, Stein s’était isolé du reste du monde.
–– Quatre turbines à rayonnement stellaire propulseront le vaisseau. En cas de panne des turbines, nous avons prévu deux moteurs à réactions nucléaires.
–– Comment ? Nous allons emporter du plutonium avec nous ?
–– Oui, amiral. Il est peu probable que nous ou nos descendants s’en servent, mais en cas de panne des turbines nous devons envisager un moyen de secours. C’est la seule solution que nous avons trouvée !
–– Bien, merci. Capitaine Kimbel, combien de temps resterons-nous en liaison avec la Terre ?
Kimbel avait suivi, comme la plupart des ingénieurs qui embarqueront sur le vaisseau, ses études dans l'abri anti atomique de l'université, à Paris 13.
–– À partir de l’instant où l'Humanos quittera le système solaire, un balisage se fera automatiquement. Même lorsqu’il se servira de ses quatre moteurs pour entrer en vitesse quantique ou sublimininale, les ondes radios continueront à émettre jusqu'à 100 millions d'années lumières de la Terre. Même à cette distance, il y aura 60 secondes de décalage entre l'émission et la réception du message !
Depuis quelques semaines, Ker se droguait avec du Bergalium. Dérivé de cannabis et d’opium, antidépresseur et puissant antalgique, les médecins s'en servaient lorsque les soldats étaient gravement blessés. Au cours d’une mission sur la lune, Ker était tombé sur un stock de Bergalium et l’avait caché dans sa cantine. S’il s’était fait prendre, adieu le voyage à bord de l’Humanos. Personne ne devait savoir qu'il se droguait. À bord du vaisseau il trouvera bien une combine pour se ravitailler, lorsque sa réserve sera épuisée. Il fouilla nerveusement dans la poche droite de son justaucorps. Le tube de Bergalium le rassura. Des perles de sueurs ruisselaient sur son visage. Il coupa la parole à Saint-Claire.
–– Puis-je me retirer, amiral ?
Ennuyé, Saint-Claire interrompit la réunion.
–– Ce sera tout pour aujourd'hui. Je vous offre un café au mess. Demain, nous continuerons avec le professeur Walkins, chercheur en cryogénie et autres procédés que nous aurons l'occasion d'utiliser sur le vaisseau. Nous aurons aussi la visite du colonel Jeanne Maurot, notre chef médecin !
Ils se dirigèrent vers le corridor à la lumière verdâtre et s’engagèrent sur le palier ascenseurs. Ker passa devant tout le monde et continua à longer le corridor. Saint-Claire revint sur ses pas.
–– Jean, mais qu'est-ce que vous fichez ?
–– Je me suis perdu !
Dehors, le ciel était sombre. Un nuage noir traversait lentement le site. L'atmosphère n’avait plus rien à voir avec le brouillard et la fraîcheur du matin. Ker consulta sa montre. La température extérieure était de 22°. Pourtant, nous étions le 26 décembre. Des véhicules militaires, garés dans la cour, ressemblaient à de gros boulets de charbon. La crasse agglutinée dans l'atmosphère depuis plus d'un siècle, retombait sur ses géniteurs. À lui seul, l'effet de serre avait fait autant de ravages que la guerre. Quelques centaines d'hectares de forêts subsistaient encore en Amazonie et en Sibérie, mais plus pour très longtemps. Les terres basses étaient en parties submergées par les mers et les océans. L'homme avait achevé son œuvre de destruction. Heureusement, des savants comme le professeur Chadak, avaient sauvé plus de mille espèces d'insectes et d'animaux.
Une fois au mess, Ker trouva un prétexte pour se rendre aux toilettes, et après avoir avalé deux comprimés de Bergalium, rejoignit les autres. Dehors, la pluie battait son plein. Pendant plus d’un quart d'heure, le nuage noir, déversa son eau crasseuse.
–– Pensez à mettre vos masques avant de sortir, lança le serveur.
Mais Ker était déjà dans la cour, sans son masque. Il toussait à cause de la pollution qu'avait déversé le nuage. Saint-Claire se demandait ce qu’il allait faire de lui, une fois qu’ils seront dans l'espace. Mais Ker, excellent adjoint et ami, était toujours prêt à lui rendre service. Depuis que Saint-Claire avait lui aussi perdu sa famille dans l'attentat du stade de Paris Bercy, Ker était toujours présent lorsqu'il avait besoin d'un coup de main. Quel drôle de personnage, ce Ker. Son penchant pour l'alcool et ses problèmes conjugaux, lui avait valu six mois de prison pour avoir frappé un colonel. D'accord, l'officier en question couchait avec sa femme, mais le juge n'avait pas été indulgent pour autant. Depuis cette époque il vivait au jour le jour. Il disait souvent que le pire qui puisse lui arriver, c'était de mourir. Ils se séparèrent devant le bureau de l'amirauté.
-– Vous pouvez rentrer chez vous, Jean. Ce soir, si le cœur vous dit, je vous invite au “Golden Club”. Je passerai vous prendre vers vingt heures.
–- Ok, ça me changera les idées !
Ker se dirigea en toussant vers le parking. Il n'avait toujours pas de masque sur le nez. Il salua le sergent Homard au poste de contrôle, et avant de monter dans son aérojet, promena son regard sur la campagne. Aussi loin que portaient les yeux, le sol était vierge de toute culture, comme si un incendie avait ravagé la région. Les végétaux, les insectes et tous les animaux étaient morts, asphyxiés, empoisonnés par la stupidité des hommes. Des angoisses lui serrèrent la gorge, mais il ne pouvait rien faire de plus que d'admettre la triste réalité. Les humains avaient-ils compris, ou allaient-ils recommencer les mêmes erreurs sur une autre planète ? Pensif, il s'installa dans son aérojet, ouvrit la boîte à gant, saisit une bouteille de Calvados de l’année 2004, qu’il avait payé une fortune, ingurgita deux comprimés de Bergalium et brancha le pilote automatique.
“Bonjour, commandant Ker !”
–– Dolorès, à la maison.
À 33 kilomètres de la base, l'aérojet se posa dans la cour d'une charmante Villa.
“Nous sommes arrivés au Pin, commandant Ker !”
–– Me... merci, Do… Dolorès !
Ker descendit de l'aérojet en titubant. Sky qui l’attendait, accourut avec son jouet dans la gueule. Sky était un superbe berger allemand de 39 kilos, dressé pour la défense.
–– Bonjour... Sk... Sky. Je vais me… coucher. Je crois que j'ai tr... trop bu !
À dix-sept heures, le radioréveil brailla une chanson des années 1970. Ker s'étira et s'assit péniblement sur le rebord du lit. Sky lui apporta sa gamelle.
–– Tu as faim, Sky ? Ah, bon sang, quelle gueule de bois, j'ai !
Ker admira la photo de Louise, posée sur la table de chevet. Cela faisait maintenant 10 ans qu'elle avait disparu. Malgré les investigations de la police, personne n'avait été capable de lui apporter une réponse favorable. Il se leva et se dirigea vers la salle de bain. De grosses poches cernaient ses yeux. Dans un coin, son uniforme qu'il pensait mettre pour aller à cette soirée, était méticuleusement rangé dans une housse en polylélane. Il y aura certainement quelques belles créatures à séduire, au “Golden club”.
*
L'aérojet de Saint-Claire, glissait sans bruit dans l'espace aérien. Chelles ne se trouvait qu'à sept kilomètres du Pin, mais le trafic aérien, épouvantable, les ralentissait. Saint-Claire râlait. Ils ne mirent pas moins de quarante-cinq minutes pour arriver à destination.
–– Malgré les guerres, nous sommes encore trop nombreux sur cette planète, dit Saint-Claire. Quelle pagaille ! Enfin, nous sommes arrivé à l'heure et c’est le principal !
Dans la salle du restaurant, Saint-Claire se dirigea immédiatement à la table du Maire et de son épouse.
–– Vous avez l'air de bien vous connaître ? dit Ker.
–– Oui, nous allions à la maternelle ensemble !
Ker éclata de rire. À cet instant, une femme ravissante s’avança vers eux.
–– Bonsoir, messieurs.
Saint-Claire l’embrassa.
–– Jeanne, je te présente Jean Ker !
–– Mes respects, madame !
Elle rit.
–– Appelez-moi Jeanne !
Un magnifique collier ornait le cou de Jeanne. Sa robe de soirée semblait lui faire une deuxième peau. C’était une très belle femme.
–– Vous connaissez l’amiral depuis longtemps, Jeanne ?
–– Oui, nous sommes allés ensemble à la maternelle !
Ker éclata une nouvelle fois de rire. Jeanne embrassa le Maire et sa femme. À une heure du matin, ils se quittèrent.
–– Soyez à 14 heures précise dans mon bureau, dit Saint-Claire, nous avons une réunion avec Anderson et le professeur Walkins. Bonne nuit !
*
Des tableaux de Maîtres, sauvées de la guerre, tapissaient les murs de la salle de réunion. Des toiles de Renoir, Van Gogh et Sisley. Étant donné que cette salle était protégée par des systèmes inviolables, le gouvernement de monsieur Fitzgerald avait décidé de les confier à Saint-Claire pour la déco. Il n'y avait sur la Terre, paraît-il, aucun endroit plus sûr que celui-ci.
Saint-Claire ouvrit la séance.
–– Mes amis, notre voyage sera certainement très long, avant que nous ne trouvions une planète viable. Le document que je vais vous distribuer, a été fait en trois exemplaires. Si je venais à disparaître, je laisse la gestion du vaisseau au commandant Ker. Scientifique et médecin avant tout, le colonel Maurot s'occupera du secteur sanitaire. Le major Anderson est nommé capitaine de vaisseau, il secondera le commandant Ker. Il sera aussi responsable du secteur exploration. Fait à Meaux, le 27 décembre 2102. Vous pouvez refuser et rester sur la Terre !
Il sortit des feuilles de Linopal (papier indestructible, élaboré à partir de Mutium) de sa mallette. Chacun signa son contrat. Jeanne, enchantée de la confiance qu’il lui accordait, l’embrassa tendrement. Il sortit un petit casque de sa mallette, le posa sur sa tête, se dirigea vers un ascenseur et leur fit signe de le suivre. Au deuxième sous-sol, il cogna sur une porte.
–– Soufflez sur le bio détecteur, répondit une voix bourrue.
Après les présentations, Walkins expliqua l'intérêt de la cryogénisation pour les voyages interstellaires, et les invita à entrer dans une salle de cinéma. Il prit, dans un tiroir, une télécommande datant du début du 21èm siècle et mit un disque dans un lecteur DVD. Le reportage montrait les grandes forêts qui recouvraient jadis la planète, Paris et ses monuments, et toutes ces choses qui avaient disparu. Les pôles étaient encore visibles. Jeanne qui n'avait jamais vu de reportage sur la Terre, pleurait. Walkins se leva pour commenter les images.
–– À cette époque, les pôles avaient déjà bien rétréci. Vous pouvez remarquer que la couche stratosphérique est jaune, à cause des produits chimiques qui se sont agglutinés dans la haute atmosphère. La couche d'ozone ne pouvant plus faire écran pour protéger la surface de la Terre, des milliers d'insectes et d'animaux moururent. Les gouvernements occupés à faire la guerre ou à se remplir les poches, ne faisaient pas attention aux trafiquants qui exterminaient les pachydermes. Dans nos laboratoires, nous avons dupliqué quelques spécimens. Les résultats sont concluants !
Saint-Claire avait choisit Walkins pour ses grandes capacités. Il sera un pilier important dans cette mission. Ker avait le visage illuminé.
–– Vous dites avoir cloné des animaux, professeur ? Nous allons pouvoir admirer des éléphants et quelques autres monstres ?
–– Il n’y a aucun monstre ici, commandant. Suivez-moi, je vous emmène dans les locaux de la ménagerie !
Ils descendirent un escalier. Trois niveaux plus bas, ils s'arrêtèrent dans un cul de sac. Aucune issue n'était visible. Walkins distribua à chacun une paire de lunettes, ajusta les siennes, et avant qu'ils aient le temps de réfléchir, se retrouvèrent dans une grotte. Elle était taillée à même la roche. Un rugissement fit frémir Jeanne.
–– C’est un tigre, dit Walkins.
–– Nous allons emporter cette charmante bestiole dans l’espace, professeur ?
–– Oui, cette bestiole et bien d'autres, docteur !
Cultivés dans de grands bacs, des arbres fruitiers exhalaient une odeur agréable.
–– Là, est-ce un pommier, professeur ? s’exclama Anderson.
–– Cueillez les pommes, elles sont à maturité. Sur l’Humanos, il y aura des vergers et des potagers. Nous ne manquerons de rien !
–– On se croirait à l’intérieur de l'arche de Noé ! dit Saint-Claire.
–– Tout bien considéré, c'est l'arche de Noé ! rétorqua fièrement Walkins.
Après la visite, Saint-Claire invita tout son petit monde à prendre une collation dans son bureau.
Dix minutes plus tard, un canon laser de la défense antiaérienne, entrait en action. Quelques secondes plus tard, Stein, gravement blessé, le bras gauche déchiqueté par un jet de laser, ouvrait la porte du bureau et s’évanouissait dans les bras de Jeanne. Anderson monta dans la mezzanine, ouvrit la lucarne et tira sur un hélijet inconnu qui mitraillait la zone. Cela ne fit aucun effet, l’engin était blindé. Une dizaine de parachutistes posèrent pieds sur les toits et dans la cour. Anderson en tua deux.
Ker s’empara d’un bazoulaser dans l’armurerie du bureau, se mit à découvert au milieu de la cour et ajusta le premier hélijet à sa portée. L'engin, touché de plein fouet, explosa et s’écrasa dans la cour. La seconde salve atteignit également son but ––, l’hélijet prit feu et tomba sur le mirador sud. Le pilote du troisième appareil ne demanda pas son reste, l’hélijet disparut. Les portes d'accès s'ouvrirent, des camions militaires de l’UFE (Union des Forces Européennes), pénétrèrent dans la caserne. Un jet de laser arracha l'oreille droite de Ker et tua au passage, le prisonnier qu'il voulait interroger.
–– Ker, mettez-vous à couvert, cria Saint-Claire, je ne tiens pas à retrouver mon personnel au cimetière !
Ker obtempéra, mais continua à mitrailler les assaillants. Pour ne pas se faire prendre deux terroristes se firent sauter la tête. Entre-temps, Stein décédait dans les bras de Jeanne. Saint-Claire était furieux. Comment ces terroristes avaient-ils pu traverser cette zone, le matériel de détection était sans cesse renouvelé et installé par l'équipe de Chadak ? Jeanne, tachée de sang de la tête aux pieds, pleurait. Elle tenait le corps de Stein dans ses bras. Les chinorusses avaient cru investir facilement la base, mais avaient été désorientés par la rapidité de la riposte.
Quelqu'un frappa à la porte du bureau.
–– Entrez ! brailla Saint-Claire, énervé.
Un officier entra et se planta au garde à vous.
–– Capitaine Frédéric Gautier du 18 èm RIT, mon amiral. Nous étions en manœuvre à deux kilomètres d'ici, lorsque nous avons entendu la fusillade. Nous avons fait le plus vite possible, mais sommes arrivés trop tard !
–– Nous vous remercions, capitaine.
Gautier se sentait mal à l’aise.
–– Vous avez besoin de mes services, amiral ?
–– Non. Merci, capitaine. Laissez-moi vos coordonnées !
–– Voici le numéro scanner du général Hamone.
Avant de partir, Gautier discuta quelques minutes avec Anderson. Le corps de Stein fut enlevé par le service médical et conduit à la morgue. À l'extérieur, le calme était revenu.
Ker avait disparu.
–– Jeanne, où est Ker ?
–– Dans la salle de bain. Il s’occupe de sa blessure !
Ker avait profité de l'intrusion de Gautier pour aller ingurgiter trois comprimés de Bergalium et appliquer un sachet de Placosang sur sa blessure. Lorsqu’il fit son apparition, un pansement, fait dans le dépit du bon sens, recouvrait sa tête. Il arborait un large sourire, l’effet analgésique du Bergalium le stimulait. Saint-Claire n’était pas dupe, une blessure de ce genre ne laissait jamais indifférent.
–– Walkins va certainement pouvoir faire quelque chose pour vous. Allez le voir !
Jeanne tint à l’accompagner. Lorsque Jeanne revint, Saint-Claire proposa de la conduire chez elle. Le vidéophone sonna : c'était Walkins.
–– Je garde le commandant Ker, amiral.
–– D’accord, professeur !
–– Il demande à ce que vous passiez chez lui pour remplir le distributeur de nourriture de Sky !
Après s’être occupé de Sky, Saint-Claire accompagna Jeanne chez elle. De retour à la base, il réunit le conseil de guerre et ouvrit la séance en tapant du poing sur son bureau.
–– Cette base qui devrait être le site le plus protégé de la planète, ne l’est pas ! Lieutenant Mérik, où en est l'enquête sur les deux appareils, abattus par le commandant Ker ?
–– Nous avons capté une conversation d'un des pilotes !
Mérik introduisit un tube dans un lecteur, équipé d'un interprète automatique.
–– Capitaine Milanov, comment se passent les opérations ?
“Nous sommes sur le point d’investir la base, commandant. Ce n'est qu'une question de minutes !”
–– Notre indicateur nous a donné des plans pour faciliter notre mission. Je vous les transmets par scanner !
L'émission s'arrêta nette.
–– C'est tout ce que vous avez ?
–– Oui, amiral. Nous n’avons rien d’autre pour l’instant !
Saint-Claire copia l'enregistrement, leva la séance, fit sortir tout le monde et s’effondra dans son vieux fauteuil élimé. Épuisé, il s'endormit immédiatement. À trois heures du matin, un bruit le fit sursauter. Quelqu'un s'était introduit dans son bureau. Si on voulait le tuer, ce serait déjà fait ––, alors quoi ? Les silhouettes familières des sentinelles en faction sur les miradors, ne le rassuraient pas plus que cela. Depuis l’attaque surprise de la veille, il s’attendait à n'importe quoi. Au moindre mouvement, son vieux fauteuil émettait des craquements. Il posa la main sur la crosse de son pistolaser et enclencha la décharge maximum. Quelqu'un était tapi dans l'ombre ––, là, quelque part, mais il ne voyait rien. La clarté de la lune éclairait misérablement la pièce. Il vit quelque chose bouger, mais crut que son imagination lui jouait un tour. Soudain, une ombre fonça sur lui et le frappa.
*
Deux heures plus tard, à l’infirmerie de la base.
–– Bonjour, Yves. Comment vous sentez-vous ?
–– Jeanne ? Que faites-vous ici ?
–– Anderson m'a informé que vous aviez été agressé dans votre bureau. Vous avez une lésion sur le cuir chevelu, mais rien de grave. Votre bureau est sens dessus dessous.
–– Aidez-moi à me lever, Jeanne !
La police militaire avait investi les locaux de Saint-Claire. Les tiroirs des bureaux étaient retournés, et le vieil ordinateur que son père lui avait offert lorsqu'il était gosse, éventré.
–– Amiral, dit le lieutenant Kaul, le disque dur de votre ordinateur a disparu. Ne touchez à rien, nous désirons faire des prélèvements, rechercher d'éventuelles empreintes !
–– Faites, lieutenant. Pouvons-nous rester ?
–– Nous attendons l’équipe scientifique, amiral. Elle doit arriver d'un instant à l'autre.
–– Venez, Jeanne. Allons manger quelque chose, j'ai faim !
Après deux jours d'investigation, l’équipe de recherche scientifique ne trouva rien.
Le jour de l'enterrement de Stein, le cimetière était plein à craquer. La réputation de Stein était mondiale, il avait travaillé aux côtés du professeur Chadak, sur de nombreux projets. Ker qui tenait absolument à se rendre à l'enterrement, avait rejoint directement le cortège après être sorti des locaux de Walkins. Stein, renfermé sur lui-même d'ordinaire, s'était pris d'amitié pour Ker. Un tic semblait posséder Ker. Il tirait sans arrêt sur le lobe de son oreille, comme pour se rassurer qu’elle était présente.
En ce vendredi 10 janvier, les 24 degrés de température ambiante, déposaient une moiteur désagréable sur la peau. Ker était en chemisette, et pour ne pas changer, ne portait pas son masque. Il partait du principe, que les humains n'avaient pas à respirer avec des trucs artificiels.
Après les funérailles, Ker se rendit à son domicile. Il s’apprêtait à entrer dans la maison, mais Sky lui attrapa une manche et le tira violemment en arrière. Le souffle de l’explosion, plaqua Ker au sol. Sonné, il reprit immédiatement ses esprits. Sky, blessé, s’était réfugié dans sa niche. Ker se releva, se précipita vers son chien et le prit dans ses bras pour le réconforter. Sky avait une fracture ouverte à la patte gauche et saignait d'une oreille. La maison avait été entièrement soufflée par l'explosion, l’aérojet était en feu. Ker, le regard hagard, assit sur le gazon avec son chien dans les bras, regardait sa demeure brûler depuis plusieurs minutes, lorsque la voix de Bernadette, sa femme de ménage, le sortit de sa torpeur.
–– Commandant... vous allez bien ? Vous êtes sain et sauf... grâce à Dieu !
–– Bernadette, il faut que je me rende à la base, mais je n'ai plus aucun moyen de locomotion. Ma voiture était dans le sous-sol.
–– Votre voiture est garée devant chez moi, commandant.
Il la souleva, l’embrassa, monta dans sa vieille voiture de sport et démarra en trombe.
Quelques minutes plus tard.
–– Déjà vous, Jean ? s'exclama Saint-Claire.
–– Oui. Une explosion a pulvérisé ma maison. Si Sky n'avait pas été là, je serais certainement mort. Quelqu'un a essayé de me tuer !
–– Bon sang ! Allons voir Walkins dans son labo !
Walkins se fit une joie de réparer la patte de Sky. Durant les jours qui suivirent, rien ne vint troubler la tranquillité de la base. Triton, la seule navette encore en activité en Europe, emportait le fret jusqu’à l'Humanos ––, entre deux voyages, elle était entièrement révisée. Ker avait hâte de quitter la Terre. Grâce au matériel de Walkins, Sky s'était bien rétabli de ses blessures.
Deux jours plus tard, Gautier incorporait la base. Célibataire et orphelin, lui non plus, n'avait rien à perdre en quittant la Terre. À vrai dire, c’était plutôt une aubaine pour lui. Lorsqu'il se présenta pour prendre ses quartiers, Anderson l'accueillit avec chaleur. Gautier, homme d'action, espérait ne pas se lasser sur l'Humanos. Anderson le rassura en lui montrant, à l’aide de son lecteur holographique portatif, les installations sportives du vaisseau.
Le tout dernier arrivé dans l'équipe, le docteur Hugues Blexain, médecin de réputation mondiale, avait conçu et amélioré le procédé du contrôle d'accès biométrique. Cette technologie avait vu le jour aux débuts des années 2000, mais la troisième guerre mondiale avait mis un terme aux recherches. Blexain avait poursuivi ses études, à partir de quelques éléments laissés en 2013, par le président directeur général (torturé et laissé pour mort par les chinorusses) de la société “Biométrix”. La biométrie permettait de garantir, de manière infaillible, le contrôle d'accès.
Le 10 février, entouré d’une miriade de policiers et de militaires, Saint-Claire, accompagné de son équipe, entrait au“Golden club”, pour y prendre un dernier déjeuner. Kimbel fut le seul à ne pas y participer. Il avait préféré s’isoler, afin d’admirer, depuis la fenêtre de sa chambre, l’envol de la navette. Toutes les deux heures, elle emportait six cents colons vers la station Hermès. À quinze heures, un aérobus, conduisit jusqu’au quai d'embarquement, Saint-Claire et son équipe. Quinze minutes plus tard, le “Triton”, moteurs poussés à plein régime, amorçait son décollage vers la stratosphère. À trois cents kilomètres de la Terre, des hôtesses les accueillirent. Hamone était sur place. Après les salutations d’usages, il alla droit au but et expliqua à Saint-Claire, dans un bureau privé, qu’il y avait certainement des espions dans son service, et qu’en incorporant Gautier, il avait fait le bon choix. Gautier était un jeune colonel ––, les médecins lui avaient greffé quelques gadgets indécelables, même aux scanners les plus sophistiqués.
Lorsque Saint-Claire termina son entretien, Ker qui patientait dans la salle d’attente, se leva et l’invita à boire un café dans le salon observatoire. Une hôtesse leur proposa une collation. Le transbordeur décéléra et s'immobilisa. Ils entrèrent dans la station et furent conduits directement vers leurs quartiers. Une fois dans sa chambre, Ker ouvrit un tube de Bergalium et avala trois comprimés. Depuis quelques jours, il avait augmenté sa dose habituelle. Dans la soirée, des festivités étaient prévues avec les responsables de la station. Le départ de l'Humanos fut repoussé au lendemain.
À dix-neuf heures, dans sa suite, Saint-Claire offrit le champagne à ses compagnons. Par la grande baie du salon capitonné, ils avaient le visage tourné en direction de la Terre. Ce n'était pas rien de quitter sa planète, même si celle-ci était en mauvais état. Il n'y avait pas de haine dans leur cœur, seulement de la tristesse. Des Voctraxs montaient la garde autour de la station ––, ils étaient là pour parer à une éventuelle attaque des chinorusses. Malgré les dégâts occasionnés dans leurs parcs par les troupes de l'union, il restait aux chinorusses des vaisseaux fortement armés.
Le lendemain matin.
Le président Fitzgerald, en réunion avec Saint-Claire, lui tendit une petite boîte en fer blanc. À l’intérieur, se trouvaient les directives de sa mission. Après le départ du président, Saint-Claire invita ses officiers à faire leurs bagages et à le rejoindre sur le quai d'embarquement. Un petit escorteur les prit en charge et les conduisit jusqu'à l'Humanos. Il était caché dans une immense soute et protégé des regards indiscrets. L'escorteur s'immobilisa devant un sas. Chaque membre du groupe révéla son identité en soufflant sur un détecteur biométrique. Avant de s’engouffrer dans le vaisseau, ils s'immobilisèrent et le saluèrent. L’Humanos était vraiment une belle machine, rien de comparable avec tout ce qui avait été conçu auparavant. C’était le premier vaisseau interplanétaire. Chacun se servit de son lecteur holographique pour rejoindre ses quartiers. Saint-Claire et Ker foncèrent directement au poste de commandement. Après avoir soufflé sur divers systèmes de contrôle d'accès ils entrèrent dans le poste de pilotage. Les architectes qui avaient conçu le vaisseau, étaient des génies. Le raffinement de l'habitacle était tel, qu’ils croyaient rêver. Saint-Claire était heureux et fier. Le lendemain, à la ménagerie, Ker fit l'acquisition d'une petite chatte, Boulette, que Sky adopta immédiatement.
Le 19 février 2103, à 21 heures 34. Saint-Claire, comme un vieux loup de mer, lança les ordres. L'Humanos, dans un silence total, quitta son port d’attache. Pour ce jour mémorable Ker n'avait pas avalé de Bergalium ; affalé dans son fauteuil, il sirotait tranquillement un café. Saint-Claire qui voulait mettre à l'épreuve les performances de l’Humanos, donna l’ordre d’activer la poussé quantique. En moins de six secondes le vaisseau disparut aux yeux de tous. Affairé, l'équipage n'avait rien ressenti. Quelques minutes plus tard, lorsque le vaisseau freina sa course, une anomalie attira immédiatement l’attention de Ker. Il posa sa tasse vide sur une console, quitta son fauteuil et scruta l’espace.
–– Où sommes-nous ?
–– Dans la région de Jupiter, répondit joyeusement Saint-Claire.
Delvalle, le second de navigation, s'affolait devant son écran.
–– Amiral, nous ne sommes plus dans le système solaire. D'après la carte stellaire, nous nous trouvons dans la constellation du “Petit nuage de Magellan”. Cette galaxie se situe à 210000 années lumières de la Terre. La planète que nous apercevons, porte le numéro XPZ 2180 !
Saint-Claire était septique.
–– Nous aurions franchi plusieurs milliers d'années lumières en vingt secondes ? C’est impossible, il y a certainement une erreur quelque part !
Lebihant l’interrompit.
–– Amiral, quelque chose vient vers nous !
Un objet s'immobilisa à cent mètres de l'Humanos. Gautier affirma que les coordonnées étaient exactes, qu'ils se trouvaient bien dans la constellation du “Petit Nuage de Magellan”. Saint-Claire activa une expédition pour aller explorer la chose.
–– Puis-je emmener Sky ? demanda Ker.
Chadak, Walkins, Anderson et Jeanne faisaient partie de l'expédition. Cinq soldats les escortaient. Le Spacelab amorça son approche, vers l'objet inconnu.
Flurs
Tentacules prêts à appuyer sur la détente du désintégrateur, Flurs regardait approcher le vaisseau étranger : “Les grunitziens auraient-ils inventé une nouvelle arme de guerre pour exterminer ma race ?”, se demandait-elle, car elle n'avait jamais vu un vaisseau de cette sorte. “Ce sont sûrement des voyageurs égarés, venus des confins du cosmos ? Et puis, quel est ce truc qui arrive droit sur mon patrouilleur ? On dirait une sonde ou quelque chose de ce genre ? Tiens toi prête à riposter, ma fille !”
L'engin inconnu s'arrêta à cent mètres de son patrouilleur. Ses appels télépathiques restèrent vains. Flurs observait cette chose qui ne ressemblait à rien de ce qu'elle connaissait. Un appendice sortit de l’appareil. L'objet se rapprocha et accosta son astronef.
Sky remuait la queue et aboyait vers le petit appareil. Ker était confiant.
–– Amiral, ici Ker. Me recevez-vous ?
–– Je vous reçois 5 sur 5.
–– Nous avons abordé la chose et ouvrons les volets de sécurité du Spacelab. J'ai confiance sur ce coup !
Flurs, sur ses gardes, avait toujours deux tentacules sur les poignées du désintégrateur. Quelque chose s'ouvrit sur un des côtés de l'objet inconnu. Flurs vit des humains, accompagnés d'une créature étrange qui ouvrait la bouche et paraissait vouloir articuler quelque chose. Bégorsw, son chef, la contacta télépathiquement. C’est de cette façon que les homzradiens conversaient.
–– Flurs, craignez-vous une attaque de la part de ces êtres ?
–– Je ne crois pas, général. Ce sont des terriens. Cette fois, il y a une entité différente avec eux. Elle me fait peur, j'en ai la chair de Mertuyz. Dois-je me montrer pour les rassurer ?
–– Faites, ce n'est pas la peine de tourner autour du Chemptal ! (pot).
Flurs ordonna mentalement à l’ordinateur d'ouvrir les panneaux translucides. Walkins, prit de frayeur, se leva précipitamment de son siège et recula en la voyant. Flurs fut désappointée et même vexée, mais elle se rassura ––, eux non plus n’étaient pas très beaux. Elle remua timidement un tentacule, comme elle avait vu faire cette espèce de sonde et ouvrit le sas qui reliait le Spacelab à son patrouilleur. Courbés en avant, les terriens s’engagèrent dans le petit aéronef. La hauteur entre le sol et le plafond ne dépassait guère un mètre quarante ––, l’air de l’habitacle avait une odeur iodée. Flurs se demandait si elle n'avait pas fait une bêtise en faisant entrer les terriens dans son astronef ; elle n'en menait pas large. Walkins mit une main sur sa poitrine et ferma les yeux, comme si Flurs était une divinité. Elle fut enchantée de ce geste, c’était le salut homzradien. Comment les terriens le connaissaient-ils ? Elle fit de même et tendit ses tentacules. Les terriens étaient désormais ses hôtes. Elle prévint mentalement Bégorsw et lui annonça la nouvelle. L'atmosphère se détendit et chacun serra comme il pouvait, le tentacule visqueux qui lui était tendu. Vraiment, à part Sky qui lui faisait la fête, personne n'osait l’embrasser. Elle se mit à mentir.
–– Je viens de la planète Homzrade. Mon nom est Flurs. Je n’ai jamais rencontré d'êtres comme vous. D'où venez-vous ?
Pour situer l’endroit d’où ils arrivaient, Walkins alluma son lecteur holographique.
–– Vous voyez, Flurs, nous venons de cette région de la voie lactée. Il y a une heure de notre temps, nous avons procédé à un essai en mode subespace de notre vaisseau. Par un malencontreux hasard, nous nous sommes retrouvés ici. D'après nos ordinateurs, nous avons traversé un trou temporel. Nous avons du mal à le croire, mais c'est malheureusement ce qui a dû se produire. Nous sommes perdus dans le cosmos !
Gautier intervint pendant la conversation.
–– Docteur Maurot, vous me recevez ?
–– Je vous écoute, capitaine.
–– Les coordonnées de la Terre ont bien été enregistrées sur l'ordinateur. Le hic, nous ne savons pas combien de temps il nous faudra pour retourner à la maison ? Le système Extox a bien fonctionné en mode subespace, il a largué cinq balises. Nous avons le général Hamone en ligne, il désire vous parler !
Sur la Terre c'était l’euphorie. Enfin, une bonne nouvelle depuis que l'Humanos avait quitté la station Hermès. La conversation était retransmise sur toutes les chaînes de l’union européenne.
–– Flurs, tout se passe bien ? Voulez-vous du renfort ?
–– Non, général. Pour le moment, les terriens rendent des comptes à leurs supérieurs. Je reste sur mes gardes, ils ont la position de notre planète sur leurs ordinateurs et je n'aime pas ça !
–– Invitez les terriens à venir sur Homzrade. Au cas où il y aurait un problème, Rustrum et Gasrewx vous couvriront. Ils sont à une centaine de mètres de votre patrouilleur !
Walkins qui avait un casque traducteur, suivait la conversation entre Flurs et ses supérieurs.
–– Nous acceptons volontier l'invitation du Général Bégorsw !
Saint-Claire s'impatientait.
–– Commandant Ker, que se passe-t-il ?
–– Tout va bien, amiral !
Walkins régla sa montre et la donna à Flurs.
–– Lorsque cet appareil sonnera, vous pourrez venir nous chercher. Nous serons en compagnie de notre chef, l'amiral Yves Saint-Claire. En appuyant sur ce bouton vous pourrez nous contacter visuellement !
Flurs regardait la montre. Elle ne comprenait aucun des signes qui étaient gravés dessus, mais elle saisit son fonctionnement. Elle la rangea dans une pochette qu'elle portait toujours autour de son petit cou. Les terriens regagnèrent l'Humanos et établirent un rapport sur la situation. Gautier évalua le temps qui leur sera nécessaire pour regagner la Terre.
–– En voyageant en vitesse quantique, il nous faudra 18000 ans pour rejoindre le système solaire !
–– Nous ne reverrons jamais la Terre, répondit Saint-Claire, mais nous savons maintenant, que nous ne sommes pas seuls dans l'univers !
Vers vingt heures, le faciès peu attirant de Flurs, apparut sur un des moniteurs. Une espèce de grimace hideuse, ressemblant de loin à un sourire, déformait son visage.
–– Allons-y ! Ne les faisons pas attendre, dit joyeusement Saint-Claire.
Le sas reliant l'Humanos au calamar (pardon, au vaisseau des homzradiens), était assez haut pour que les humains puissent se tenir debout. Là aussi, l’odeur marine était présente. Un tintamarre assourdissant se fit entendre, dès qu’ils entrèrent dans le vaisseau. Cinq homzradiens, des musiciens, tapaient sur des tambours. Un vacarme épouvantable frappa les tympans de Ker. Son oreille gauche sifflait, celle que Walkins lui avait refaite. Flurs installa un traducteur sur sa tête. Quatre hauts dignitaires d’Homzrade, attendaient en retrait. Impatients, ils donnaient des coups de tête vers Flurs. Intimidée par tous ces évènements, elle fit tomber son casque sur le sol. Ker qui venait d’ajuster le sien, reçut une puissante décharge sonométrique dans les oreilles. Il ôta sa coiffe et se tint la tête de douleur. Du sang coulait de son oreille. À la vue du sang les homzradiens commencèrent à s’exciter et semblaient injurier Flurs. Le plus grand avança vers Saint-Claire et se courba en avant, en signe de révérence. Son faciès, affreusement tordu, ressemblait à un vague sourire. Saint-Claire aperçut ses petites dents aiguisées comme des lames de rasoir. Chadak qui en avait assez de cette situation, ouvrit sa mallette et prit deux petites oreillettes de sa confection. L'atmosphère était assez tendue, les homzradiens semblaient de plus en plus nerveux. Lorsque Chadak établit le dialogue, tous les homzradiens se tournèrent vers lui. Il sortait des gargouillis de leur affreuse bouche. Le plus grand s’avança et lui tendit ses tentacules. Chadak, avec sa bonhomie habituelle, fit de même en tendant ses deux bras en signe d'amitié. Dans un geste rapide, l'homzradien l'étreignit, lui planta son bec dans un bras et lui arracha un morceau de chair. Flurs prit peur, cacha sa tête dans ses tentacules et alla se réfugier dans le sas accédant à l'Humanos. Un soldat de faction l'empêcha d'aller plus loin.
Pendant ce temps, les autres homzradiens foncèrent sur leurs proies. Ker, plus rapide, les abattit. Anderson libéra Chadak de l’étreinte de l’homzradien, en lui défonçant la tête avec la mallette.
–– Que fait-on de Flurs, commandant ? demanda un soldat.
–– Nous allons l'emmener et l'interroger !
Un vaisseau homzradien canardait l’Humanos.
–– Delvalle, cria Saint-Claire, nous avons fermé le sas d'accès à l'Humanos. Vous pouvez enclencher le bouclier de protection !
À cet instant, le navire homzradien explosa ––, des débris crevèrent la coque arrière de l'Humanos et arrachèrent une partie des tuyères de la turbine numéro 1. Le temps n'était pas au calcul de trajectoire, et au risque de percuter une planète en sortant du mode subespace, Gautier aux commandes, l'Humanos s’enfonça dans le cosmos. Saint-Claire attendit quelques minutes et donna l’ordre de stopper les machines.
–– Amiral, s’exclama Delvalle, nous sommes entré dans le voisinage du système solaire ? La Terre se situe à 100 millions de kilomètres !
–– Ah ? Et bien dans ce cas, mettez le cap sur la station Hermès. Gautier, allez rejoindre Kimbel dans la timonerie et évaluez les dégâts avec lui !
Saint-Claire se rendit à l'infirmerie. Chadak, sous perfusion, était tombé dans un profond coma. Pendant que Walkins lui faisait toutes sortes de tests médicaux avec le Docteur Blexain, Jeanne étudiait une plaquette de sang. Ker, assis dans un coin, était en compagnie de sa chatte Boulette qui dormait paisiblement sur ses genoux.
–– Comment va Chadak, professeur ?
–– Nous allons être obligé de lui couper le bras. Sa santé décline de minute en minute. Prenez ceci pour interroger votre prisonnier, c'est un décodeur linguiste !
–– Jean, vous avez encore sauvé la situation. Où se trouve notre prisonnier ?
–– Dans les quartiers de Lebihant, amiral !
–– Allons-y. Comment vont vos tympans ?
–– Grâce à Jeanne je n'ai plus mal !
Pour la douleur, il ne se vantait pas d’avoir avalé deux cachets de Bergalium.
Flurs, ligotées comme un saucisson, était allongée sur une table de chirurgie, dans une cellule de la prison. Lebihant conversait par vidéo avec Kimbel qui se trouvait à l'extérieur, avec trois de ses hommes. Ils examinaient le matériel de transmission ––, lors de l’explosion, celui-ci avait été gravement touché et ne fonctionnait plus. Flurs sentait mauvais, sa peau avait changée de couleur.
–– Pouah, s'exclama Ker, qu'est-ce qu'il pue !
Saint-Claire posa le décodeur sur son crâne.
–– Flurs, pourquoi nous avez-vous attaqué ?
–– Vous n'êtes pas les premiers terriens que nous voyons ! Il y a quelques années une navette est entrée dans notre espace aérien. À bord il y avait trois mâles et une femelle. Avec des gestes et des dessins, vos congénères nous ont expliqué, qu'une guerre fratricide ravageait votre planète. Je possède un enregistrement visuel de cette rencontre sur mon Soniques. Il est dans mon Blocfiht, autour de mon cou !
Ker délia Flurs, mais au moindre faux mouvement, il était prêt à lui faire sauter la tête. Flurs fit des réglages sur le Soniques et sur la cloison de la cellule, surgit un reportage vidéo. Il révéla une navette bien connu de Saint-Claire : “La Nativité”. Elle avait décollée de la base Victor Hugo, le 21 septembre 2093. Saint-Claire avait organisé cette opération dans les moindres détails, et si une femme avait participé à cette mission, il en aurait été le premier informé. Qui est cette femme ? Il se passait des choses bizarres sur la Terre.
–– Qu’est devenu l'équipage ? demanda Lebihant.
–– Mes chefs ont mangé les mâles et épargné la femelle.
Il y eut un long et pénible silence.
–– Qu'avez-vous fait de la femme ?
–– Elle est vivante et bien traitée.
–– Comment se nomme-t-elle ?
–– Je ne sais pas !
Flurs régla son Soniques. Le film montra une femme entourée d'homzradiens. Ils s’en occupaient comme une princesse. Lorsque la prise de vue changea d'angle, Ker entra dans une colère noire, se rua sur Flurs et la frappa durement à la tête. Saint-Claire le ceintura, le calma et se précipita sur le vidéophone pour appeler Walkins. Deux minutes plus tard, le professeur se présentait, le visage grave.
–– Comment va Chadak ? demanda Ker.
–– Il est mort. Ce n'est pas la peine de vous en prendre à cet homzradien, je pense que nous n'avons rien à craindre de lui !
–– Ses congénères ont bouffé nos compatriotes, et vous, vous voulez que l’on soit magnanime avec cette ordure ? Il n’en est pas question, professeur ! En tout cas, pas en ce qui me concerne !
Walkins examina la blessure et posa une compresse de placosang sur la tête de Flurs.
–– Je l’emmène en salle radio.
–– Je vous escorte, lança Ker, on ne sait pas de quoi sont capables ces êtres, même dans le coma !
Saint-Claire prit des nouvelles sur l’état du vaisseau. Malgré la résistance du Mutium, la violence de l'explosion avait créé une fuite de plutonium sur le réacteur numéro 1.
Le scanner explora les entrailles de Flurs. Elle possédait une vertèbre unique, et en plus des poumons, des ouïes. Sa santé se dégradait de plus en plus. Sa peau, poisseuse, dégageait une forte odeur. Flurs ressemblait à un poisson qui aurait séjourné hors de l'eau
–– Aidez-moi à porter cette bassine, Jean. Nous allons mettre cette créature dedans !
–– Vous voulez la noyer ?
–– Seulement la transporter au laboratoire animalier. Je crois que Flurs vit dans un environnement aquatique !
Pour remplir la bassine, Walkins ponctionna de l'eau de mer dans le bassin des dauphins, implanta un traducteur dans le cerveau de Flurs, la plaça dans une cellule et réintégra le labo avec Ker.
Flurs retrouvait ses couleurs naturelles. L'eau de mer la revigora. Elle s’éveilla et ouvrit les yeux. Elle mangerait bien un petit Studfhit (poisson), la faim lui tiraillait l’estomac. Toutes ces émotions lui avaient creusé l'estomac. Elle se demandait pourquoi les humains ne l’avaient pas tué, après ce qu'il s'était passé. Louise, la femelle de l'humain, était prisonnière sur sa planète. Elle pensa à Grewïuntrik, sont époux qui devait certainement croire qu'elle était trépassée. Le général Bégorsw, le président Gurcodx et son neveu kliuy étaient morts. Chaque fois que des étrangers passaient dans le voisinage d'Homzrade, ses compatriotes les attaquaient pour ensuite les manger. Ker et Walkins entendirent les sentiments de Flurs.
–– Je pense que nous n'avons rien à craindre d’elle, dit Walkins. Elle est affolée à l'idée de ne plus revoir sa famille. À mon avis, elle mange autre chose que des humains. Allons discuter avec elle.
Pendant que Walkins dialoguait avec Flurs, Ker, prudent, la tenait en respect avec son pistolaser.
–– N’ayez crainte, Flurs. Nous ne vous ferons aucun mal. Vous êtes militaire et désirez revoir Grewïuntrik votre époux ?
–– Oui, mais comment connaissez-vous le nom de mon compagnon ?
Walkins lui montra le petit appareil dans son oreille.
–– Où vivez-vous, sur votre planète ?
–– Au fond des océans !
Elle proposa de montrer sa planète avec son Soniques. Walkins lui libéra deux appendices. Ker lui fit comprendre, que si elle bougeait ne serait-ce qu’un tentacule de travers, il la tuerait. Les images montrèrent une sorte de fête aquatique ––, au-dessus d'une zone lacustre, d'étranges engins évoluaient. Ker, énervé, gesticulait sur place.
–– Vos villes, où sont-elles ? demanda-t-il.
–– Sous la mer ! Regardez le film jusqu'au bout, commandant !
Homzrade était une planète entièrement recouverte d'eau. À certains endroits le sol ne se trouvait qu'à quelques centimètres de profondeur.
–– Nous ne voyons rien qui puisse expliquer votre technologie ?
–– Nous tenons notre savoir-faire des grunitziens.
–– Des grunitziens ? Est-ce aussi une race de pieuvres ?
–– Je ne sais pas ce qu'est une pieuvre, commandant, mais il y a fort longtemps, un vaisseau grunitzien s'est posé à la surface de notre planète. Curieux, mes ancêtres sont sortis de la mer pour voir de quoi il s'agissait. À cette époque, nous ne connaissions rien, nous ne mangions que des Studfhits.
–– Et lorsqu'ils vous ont appris tout ce que vous vouliez savoir, votre peuple a commencé à faire des casses croûtes avec eux. Et bien moi, je crois fermement qu'il vaut mieux que vous restiez en prison, Flurs !
Après avoir isolé Flurs, Ker et Walkins regagnèrent leur cabine. Pour se calmer les nerfs, Ker avala deux comprimés de Bergalium et s'allongea sur sa couchette. Pendant ce temps, dans le bac de l'imprimante du poste de pilotage, tombait une feuille de Linopal.
Amiral, nous n'avons aucune liaison avec la station Hermès et la Terre. Nous approchons du voisinage solaire. Le compartiment des réacteurs est décontaminé et les réacteurs désactivés. Les tuyères de la turbine numéro 1 sont remises en service. Nous attendons vos ordres”.
Gérard Kimbel.
Ce roman policier à caractère épouvante, est protégé à la Société des Gens de Lettres de France, comme l'est : "Le dernier carrefour", çi-dessus. À tous les écrivains, surtout, protégez vos écrits ; cela ne coûte que 45 euros à la SGDL.
Ah, je me suis bien amusé à écrire ce petit polar (un an ). Je viens de l'achever (décembre est toujours un nouveau départ pour moi). Je l'ai déjà soumis à plusieurs réalisateurs TV et cinématographique (j'attends le résultat des courses).
Poulet en tranche
Chapitre 1
Tranche de poulette
Laurène Trudeau longeait les quais de Seine d’un pas vif. Le soleil venait de pointer son nez, mais de l'autre côté de la Seine, des nuages menaçaient de déverser leur cargaison sur Paris. Elle traversa le boulevard Diderot et s'engagea dans la rue de Bercy. La circulation était dense, la pollution à son paroxysme. Le bruit des klaxons, actionnés par des automobilistes impatients, agressait les tympans de la jeune femme. Taxis, autocars et bus déversaient leurs flots incessants de voyageurs qui se hâtaient, en se bousculant, vers la gare de Lyon. Laurène s’engouffra dans le hall d'accès au métro, et avant de s’engager sur l’escalator, attendit que la foule se dissipe. Elle émietta les restes de son croissant, tendit une main et leva la tête à la recherche de Pierrot, un superbe canari, qu'elle avait pris en amitié. Elle avait baptisé le serin ainsi, à la mémoire à son compagnon disparu, l’année précédente, dans un accident de moto. Pierrot qui la guettait sur la branche d’un arbre proche, se présenta et se posa sans hésiter sur sa main. Il la regarda en remuant sa petite tête, se mit à chanter pour lui dire bonjour, et picora les miettes, qu’il engloutit en moins de deux. Il essuya son petit bec sur le pouce et s'envola pour se poser sur le rebord d'une poutrelle. Heureux, il sifflait et suivait Laurène du regard. Il attendit qu'elle s'engage sur l'escalator, alla se poser sur le garde-corps et la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
Avant de se rendre au commissariat de Gambetta, Laurène entra dans le bar des “Acacia” pour y prendre son petit déjeuner. Elle salua Lucien, le barman, et alla s'asseoir à sa place habituelle, au fond de la minuscule et obscure salle. En face d'elle, un homme, gros, sale, les cheveux gras, mal rasé et qui sentait mauvais, trempait un énorme havane dans son verre de cognac. À l'aide de son briquet il chauffa le cigare, ouvrit une boîte d'allumettes, en prit une, la cassa en deux, la planta au bout du havane, l'alluma, ferma les yeux et aspira goulûment la première bouffée de fumée. Il la recracha doucement en faisant des volutes. Un nuage malodorant envahit la salle. Écoeurée, Laurène se leva et alla s'asseoir trois tables plus loin.
Le gros homme semblait vexé.
–– Aujourd'hui, dit-il, d'une voix hésitante, c'est mon anniversaire. Je suis vraiment désolé de vous avoir offensé, mademoiselle. Puis-je... vous offrir quelque chose ?
–– Non merci, répondit Laurène.
Elle avait envie de lui écraser son cigare qui puait autant que lui, sur la figure. Elle ouvrit son sac à main, sortit sa revue hebdomadaire de Vive les Femmes, l'ouvrit et se plongea obstinément à l'intérieur. Son métier, commissaire de police, l'accaparait à plein temps. Elle se prélassait rarement. Ses week-ends, elle les passait à rédiger des rapports, à faire ses courses et son ménage.
Affichant un sourire forcé, Lucien, 31 ans, grand blond aux cheveux en batailles, mal rasé, sortit de derrière son comptoir et se dirigea vers elle. Dès la seconde où il avait vu Laurène entrer dans son établissement, il y a de cela un an, il était tombé fou amoureux d’elle. Il alluma le plafonnier.
–– Vous allez tuer vos yeux, à lire dans la pénombre, Laurène. Ce serait vraiment dommage, ils sont si beaux !
Elle leva ses superbes yeux bleus vers lui, plongea son regard dans le sien et lui sourit. Lucien sentit une érection durcir son sexe, son coeur battait la chamade. Chaque fois qu'il la voyait, il en était ainsi. Elle pausa les yeux sur sa braguette et passa sa langue sur ses lèvres. Elle aimait l'exciter pour lui faire plaisir, mais les choses étaient restées à ce stade avec lui. Lucien se faisait des films. Un jour, il lui a avoué qu’il se masturbait la nuit en pensant à elle, mais elle lui avait répondu, qu'il n'en était pas de même de son côté, et malgré sa gentillesse, elle n'en avait rien à faire de lui et de ses branlettes nocturnes. «Que les hommes peuvent être stupides !», pensa-t-elle. Elle commanda un café simple, mais comme d’habitude, Lucien, obstiné de nature, lui en apporta un double : il répliqua, comme d'habitude.
–– L'autre est pour moi, Laurène.
Il passa derrière elle, posa la tasse sur la table et se frotta contre son épaule. Elle sentit son sexe, lui mit un coup de coude et inspecta son café recouvert d'une mousse onctueuse : «Et si cet abruti avait éjaculé dedans !»
Elle repoussa la tasse.
–– Désirez-vous des croissants, Laurène ?
–– Non, Lucien.
Elle n'avait pas envie de manger, car la veille, elle avait connu la terreur, comme celle que l’on voit dans les films d'horreur. Mais là, c'était vraiment la première fois qu'elle avait eu aussi peur en voyant un cadavre. Peut-être aussi parce que c'était celui de Marthe, sa collègue et meilleure amie. Une panique indescriptible s'était emparée d'elle à la morgue, et heureusement qu’elle était avec son collaborateur, Paul Lavergne pour identifier le corps. Marthe était le bras droit de Laurène. Les deux jeunes femmes, pratiquement inséparables, au travail comme dans la vie de tous les jours, avaient résolu un certain nombre d'affaires criminelles. Complices, elles partageaient un petit appartement, dans le douzième arrondissement de Paris. Elles se connaissaient depuis l'école maternelle, et rien n’avait pu les séparer. Même dans les moments difficiles, surtout celui de l'adolescence où elles flirtaient avec les mêmes garçons, elles surent restées unies. Dans le commissariat de Gambetta, Marthe avait été aimée de tout le monde, elle était toujours d'une humeur joyeuse. Cette jolie brunette, âgée de trente-trois ans, avait été assassinée de façon ignoble. D’un naturel discret, rien ne laissait supposer qu’elle était sur la piste du meurtrier. Personne ne savait comment, mais les faits étaient là. Laurène avait pris la ferme résolution de trouver et de boucler ce psychopathe.
Le bruit désagréable du véhicule de ramassage des déchets urbain, la tira de ses pensées. Sentant une présence, elle leva la tête et rencontra le regard de Paul Lavergne. Paul, trente-trois ans, inspecteur de police, grand brun à l'allure sportive, secondait Laurène comme il pouvait. Elle pausa un fade regard sur lui. Paul avait les cheveux hirsutes et l’allure de quelqu’un qui s’était levé de son lit à la dernière seconde, et habillé sans s’être douché. Pour tout ceux qui le connaissaient, c’était son état naturel.
–– Salut, ma p’tite Lolo !
–– Arrêtes de m’appeler comme ça !
–– Ça n’te déranges pas, si j’m'installe ?
–– Non, assieds-toi. Tu as une sale mine.
–– Ouais, j’dors plus très bien en c’moment !
Avec son langage vulgaire, Paul énervait Laurène, et en fait, tous les gens qui le côtoyaient. Il alluma une cigarette qui puait autant que le cigare du gros homme, et héla, en claquant des doigts et en sifflant, Lucien.
–– Arrêtes de faire ça !
–– Quoi, encore ?
–– De claquer des doigts et de siffler le garçon !
Avant de prendre leur commande, Lucien poussa une chaise et essuya la table. Laurène vit, qu'il était toujours en érection.
–– Vous désirez un autre café, Laurène ?
–– Oui.
–– Et vous, monsieur Paul ?
–– Un café et un double rhum.
Lucien tourna les talons et lui lança un “Pfiut” méprisant. Paul lui fit un geste obscène dans le dos.
–– T’as lu le journal de c’matin, Lolo ?
–– Non.
–– Le tueur a encore frappé.
Elle fut prise d’une sorte de malaise.
–– Ça ne va pas, Lolo ?
–– Ce n’est rien, ça va passer !
Elle déplia le journal, entièrement froissé, comme tout ce que touchait Paul. En première page, le visage radieux d'une jeune fille. Paul prit un air dégoûté.
–– La môme venait juste d’avoir seize ans, elle a été tuée dans les mêmes circonstances que Marthe ! J’suis sûr qu’c’est lui !
–– Oui, ça m’a tout l'air d’être son oeuvre !
–– Le jour où j’tombe dessus, j’le casse en deux !
Lucien arriva, pausa son plateau et les servit.
–– J’vous doit combien, Lucien ?
–– Neuf euros, monsieur Paul.
–– C’n’est pas donné !
–– Le pétrole a encore augmenté, monsieur Paul.
Paul paya les consommations en bougonnant. “Pfiut”, lança encore Lucien, avant de s’éloigner.
–– Ce mec est vraiment désagréable !
–– Laisses tomber, rajouta Laurène.
Agacée, elle avala précipitamment son café et se brûla le palais. Paul vida d'un trait son verre de rhum, et comme d’habitude, ne toucha pas à son café. Le portable de Laurène, sonnait. Elle le décrocha d’un geste vif.
–– Allô !
C'était Henri Kaul, son chef de service.
«Bonjour, Laurène. Tu as vu Paul, ce matin ?»
–– Bonjour, Henri. Paul est avec moi !
«Avant de venir au commissariat, allez tous les deux à la morgue du Quai de la Râpée, jeter un coup d’oeil sur le cadavre d'une nouvelle victime. Il s'agit de Line Van Guyen-Pô !»
Laurène se leva et tira Paul par le col de sa veste, d’une propreté douteuse.
–– Allez, en route.
Il voulait rester encore un moment, pour se détendre.
–– Rien ne presse, Laurène.
Il désirait reprendre un autre rhum, et alluma une cigarette.
–– Arrêtes de boire ! Allez, debout, on a du boulot sur la planche !
La pluie tombait à verse. Laurène releva le col de son blouson et ouvrit son parapluie blanc à petits pois vert. Les passants la charrièrent avec son pébroque insolite. Paul, les mains dans les poches, se réfugia dessous. Ils attendirent que le feu passe au rouge pour traverser l'avenue Gambetta. Elle allait s’engager sur le passage piéton, mais Paul la tira brusquement en arrière. Bruit de pneus qui n'accrochent pas sur le macadam devenu glissant, fracas de ferraille qui s'entrechoque, cris... Devant eux, un motocycliste qui n'avait pas eu le temps de démarrer, gisait au sol, la tête sous les roues d'un camion frigorifique. Paul exhiba sa carte de police, car déjà, des curieux s'agglutinaient.
Pendant que Paul alertait les secours avec son portable, Laurène aidait le chauffeur du camion, un portugais, choqué, à reprendre ses esprits. Elle entra avec lui au commissariat et le fit asseoir dans son bureau. Le chauffeur tremblait de tous ses membres. Elle lui servit un café et le réconforta, tout en regardant de sa fenêtre, l’agitation qui régnait dans la rue. Paul, au milieu de la chaussée, faisait de grands gestes pour écarter les curieux. Il régnait sur la place Gambetta, un embouteillage monstre. Les agents de police, parvenaient difficilement à rétablir la circulation. Le brouhaha qui montait de l'avenue, se répercutait sur les vitres du bureau, les faisait vibrer. Ce n'était que cris, hurlements, coups de klaxon et insultes. Machin hurlait, parce qu'il allait être en retard à son boulot, et truc qui rentrait de son taf, criait, que le mort pouvait bien attendre.
Une heure plus tard, après avoir discuté avec Kaul pendant de courts instants, Paul et Laurène s'engouffrèrent dans le métro. L'escalator était encore en panne, ce qui mit Paul, trempé de la tête aux pieds, en colère. Laurène lui tendit un mouchoir en papier.
–– Tiens, essuies-toi !
Paul passait sa vie à râler, rien n’allait jamais comme il voulait.
–– Peuvent pas l’réparer, c'te putain d'escalator ? Non, mais tu sens c't'odeur ? Ça puera toujours la pisse dans c'te saleté d'métro. Au prix du ticket, ils s'abusent à la r’tap !
–– Arrêtes de râler, Paul !
Ils changèrent de ligne à la porte des Lilas, prirent la direction Châtelet, descendirent à République, empruntèrent la direction place d'Italie et quittèrent le métro à Quai de la Râpée. Lorsqu’ils pénétrèrent dans les locaux de la morgue, Paul héla, sans retenu, Robert, un employé qu'il connaissait.
Robert véhiculait un cercueil dont le couvercle était déposé.
–– Je livre ce lascar dans un box et je suis à vous !
Paul se pencha au-dessus du cercueil et examina le cadavre.
–– Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
–– Son copain la surpris avec un autre mec !
Ils se mirent à rirent, mais pas Laurène.
–– Ça suffit les gars, un peu de tenue !
–– Vous êtes là pour la petite Line ?
–– Ouais, répondit Paul, toujours en rigolant.
Le regard perçant de Laurène, l’incendia.
–– Venez, elle est par là ! On n'a pas eu le temps de la raccommoder !
Laurène avait des hauts le cœur, à cause des produits chimiques qui empestaient les lieux. Paul, quant à lui, râlait encore.
–– Ça pue autant que dans l'métro, ici !
Robert ouvrit le caisson et tira la civière.
–– C’est quoi, ça, Robert ? demanda Paul.
–– La gamine.
Paul ne riait plus.
–– Par où on commence le puzzle ? dit-il.
Laurène recula et émit un haut-le-coeur.
–– Je ne me sens pas très bien. Partons !
Robert referma le sac, réinséra la civière dans son logement et claqua la porte du caisson.
–– Il faudrait qu’on remette la peine de mort pour ces salauds, dit-il, d’un air affligé. Ma grande vient juste d'avoir seize ans et j’ai peur pour elle !
–– Ne t’inquiètes pas, répondit Paul, on finira par l’avoir !
Laurène était lasse. Elle habitait le quartier et prit comme prétexte, pour rentrer chez elle, qu’elle devait faire quelques courses alimentaires. Elle avait surtout envie de mettre une certaine distance avec Paul : il lui tapait sur les nerfs.
–– Y a pas d’problème, Lolo. J’vais aller voir l’boss tout seul !
Avant de rejoindre son bureau, Paul qui avait toujours soif, entra dans le bistrot des «Artistes», en face du commissariat. Il salua Marcel, le barman, commanda un café, un rhum, et alluma une Boyard. Au-dessus du bar, un écran diffusait le journal télévisé. Le journaliste qui commentait les dernières nouvelles, annonça qu'une nouvelle jeune femme, victime du tueur à la tronçonneuse, venait d'être découverte par un promeneur, dans un bois de la région parisienne.
–– Bon sang, cette histoire ne va jamais s’arrêter ? grogna Marcel. Toi et Laurène, êtes sur le coup ?
–– Ouais, mais pour l'instant on n’a aucune piste !
Paul siffla d'un trait son verre de rhum et en commanda un autre, qu’il but aussi rapidement. Il paya ses consommations, laissa le café sur le comptoir, sortit de l'établissement et traversa l’avenue Gambetta. Avant d’entrer dans le commissariat, il salua, en se fichant de lui, l’agent de faction. À cause de l’alcool qu’il avait ingurgité, Paul montait péniblement les marches qui menaient à son bureau.
“Toc, toc, toc”
–– Entrez !
–– Salut, chef !
–– Bonjour, Paul.
Le capitaine Henri Kaul n’appréciait guère Paul et ne prenait aucun gant avec lui. Pour lui, Lavergne était un crétin qui bafouait la police
–– Une jeune femme a été assassinée de la même manière que Marthe, Paul !
–– J’viens d’voir ça à la téloche, cap’taine.
–– Laurène n’est pas avec vous ?
–– Elle désirait s’reposer, chef ! Elle est rentrée chez elle. À c’t’heure, elle doit pioncer comme un nouveau né !
Kaul ne supportait plus Paul. Son langage était vulgaire, c’était un alcoolique notoire, et de ses frasques, il en avait plus qu’assez.
–– Vous avez encore picolé, Paul !
–– Bof... juste deux trois verres de rhum pour me mettre en route, chef !
–– Dégagez de mon bureau et aller faire votre rapport sur vos activités d'hier !
Paul sortit du bureau en claquant la porte derrière lui : il détestait Kaul.
Laurène fit son apparition à 16 heures. Avec son jargon habituel, Paul l’informa de la nouvelle.
–– Y en a encore une qu’a été zigouillée, Laurène !
–– Ah ?... Où çà ?
–– En Seine et Marne, vers Esbly !
Kaul entra rapidement dans le bureau.
–– Paul, Laurène, allez à la morgue de Meaux, pour prendre la température !
–– Dans ce genre d’endroit elle est plutôt glaciale, rétorqua Laurène.
Kaul lui sourit et fit demi-tour. Laurène était, dans ce commissariat, le seul officier sur lequel il pouvait vraiment compter. D’ailleurs, il envisageait sérieusement de se faire remplacer par Laurène, lorsqu’il partira à la retraite. Une retraite bien mérité, qu’il devrait prendre dans une quinzaine de jours. C’est lui qui avait formé Laurène. Cette gosse, il la connaissait depuis toujours.
–– Meaux, ce n'est pas loin de chez toi, Paul ?
–– À peine à dix minutes. On y va maint’nant ?
–– Oui.
–– Avant, faut que j’finisse d’remplir mon rapport pour Kaul. Ensuite, j’suis libre !
Laurène, pour une fois, resta calme et courtoise avec lui.
–– De toute façon, Kaul nous a demandé de partir tout de suite. Alors, allons-y ! Ce soir, j’aimerai me détendre un peu. Si tu veux bien, avant d’aller à la morgue, je t’invite à manger quelque chose dans un restaurant de Nogent-sur-Marne. Qu’en dis-tu ?
–– C’est pas mal comme idée, Lolo !
–– On pourrait peut-être aller boire un café chez toi. Il est 18 heures, et le temps d’arriver là-bas… avec la circulation...
–– C’est d’accord, Lolo !
–– On prend la voiture de service.
–– Non, j’préfère la mienne.
Ils montèrent dans l’antique Mercedes break de Paul, garée derrière le commissariat.
–– Tu as toujours cette vieille bagnole ?
–– Ouais, j’peux pas m’en passer.
Laurène se retourna et regarda à l’arrière du véhicule. Sur les sièges et dans le coffre, régnait un fouillis indescriptible. Un désordre, comme seul Paul Lavergne savait mettre.
–– Montres-moi ton rapport, Paul.
Les feuilles étaient pleines de taches de graisse.
–– Tu as bouffé un hamburger ou quoi ?
–– Ouais, justement !
Laurène pensait à Marthe qui s’était fiancée avec lui, et leur projet de mariage qui avait échoué. Marthe l’avait laissé tomber au bout de trois mois, parce qu’elle ne supportait plus son bordel permanent, son langage vulgaire, son alcoolisme et surtout sa tendance à ne pas vouloir se laver pendant plusieurs jours. L’odeur nauséabonde qui régnait dans l’habitacle, la poussa à ouvrir sa vitre.
À la fin du dîner, Laurène régla l’addition du restaurant.
–– Merci, mon coeur !
–– C’est normal, ce matin, tu as payé les cafés !
–– On fait quoi, maint’nant ?
–– Nous avons largement le temps, ce n’est pas la peine de nous hâter. Allons déjà chez toi pour boire tranquillement notre café. Après, direction la morgue.
–– Ça marche !
Paul gara la voiture dans la cour de son pavillon, à Saint Germain sur Morin, et secoua Laurène qui s’était endormie.
–– Oui ?
–– On est arrivé.
Lorsque Paul alluma la lumière de la cuisine, des dizaines de blattes se dispersèrent et disparurent en moins de cinq secondes, sous les placards et par les interstices muraux. Dans la maison, régnait un désordre indescriptible. Une vaisselle sale, qui datait d’au moins quinze jours, gisait dans le bac de l’évier. Pour combler le tout, une odeur de moisissure et de tabac froid se dégageait des lieux. Paul ouvrit la fenêtre pour aérer.
–– Fais pas attention au bordel, dit-il.
Elle toussa
–– ... ah oui ?... quel bordel ?
Elle entra dans la salle de séjour. Là aussi, stagnait une forte odeur de vieux mégots. Paul avait pris cette manie d’allumer une cigarette, d’aspirer quelques taffes et de l’écraser presque entière, par le côté de la braise. Le cendrier du salon, débordait. Elle s’assied, après avoir fait décamper un régiment de cafards et déplacé une tonne de journaux. Les journaux, lorsqu’elle jeta un rapide coup d'œil, ne parlaient que des meurtres.
–– ... chicorée ?
–– Pardon ?
–– Dans ton café, tu veux de la chicoré ?
–– Oui.
Laurène feuilleta les journaux quelques secondes, puis les referma. Elle se leva et inspecta les environs. Dans la maison c’était partout le désordre, et cette odeur... comme dans la voiture... écoeurante... «Dommage», pensait Laurène qui payait un loyer exorbitant pour son petit deux pièces. Malgré son salaire confortable et 550 euros d’économie, qu’elle faisait mensuellement sur un compte Épargne logement, elle n’avait, comme la plupart des français, plus les moyens de s’offrir un appartement, à cause de l'inflation immobilière qui s’était accrue, ces six dernières années.
Paul apparut avec un plateau. Dessus, étaient délicatement posés, le bol de café et les tasses, avec en prime, quelques belles tranches de brioches chocolatées.
–– Eh bien, quelles belles intentions ?
–– Oui. J’ai envie de faire des efforts pour ranger ma baraque. Pour une nana, elle n’est pas trop accueillante !
–– Je ne suis pas à prendre, Paul.
–– Je sais bien, mais qu’est-ce que t’en penses ?
–– Absolument rien. Qu’est-ce que tu fiches avec tous ces journaux ?
–– J'ai recherché des indices, mais ballon !
Après avoir bu leur café et prit un temps de repos, ils rejoignirent la morgue de Meaux. Là aussi, l'odeur de formol incommoda Laurène. Sur le retour, Paul l’invita à passer la nuit chez lui. L’emmener jusqu’à Paris et revenir à Saint-Germain, ne l’enchantait guère : il était plus de minuit.
–– Si tu veux, tu peux dormir dans la chambre de Marthe. Là-haut, y a pas d’cafard ! Je n’y suis pas entré, depuis qu’elle m’a quitté.
–– D’accord. Alors, ton diagnostic ?
Il répondit, comme s’il savait à quoi s’en tenir.
–– Pour ?
–– ... la gosse !
–– Aucune idée ?
–– J’ai faim !
–– Encore ? Mais t’as l’vers solitaire ou quoi ?
–– C’est nerveux. Tu as quelque chose à manger, chez toi ?
–– Non, mais il y a une épicerie sur la route.
Il s’arrêta, entra dans le magasin, acheta un pack de bière, un pain, deux tranches de jambon de pays, un petit fromage de chèvre et une salade.
Pendant que les canettes de bière et une bouteille de champagne rafraîchissaient dans le réfrigérateur, Laurène se détendait sous la douche. Paul poussa le bordel qui avait envahi la table de la cuisine, prit un sac poubelle et mit à l'intérieur tout ce qui traînait dessus : assiettes et verres en carton, et couverts sales. Il prépara la salade, découpa une échalote, essuya la table, dressa deux couverts sur une nappe propre, déboucha une bouteille de Pomerol et vaporisa un peu de parfum à la citronnelle dans l’atmosphère.
–– Laurène, c’est prêt !
Elle pénétra dans la cuisine.
–– Tu as mis les petits plats dans les grands, on dirait ?
–– Assieds-toi, ma grande.
Il servit les verres en vin.
–– À notre amitié, Laurène. Tchin.
–– Quelle semaine, dit-elle. Cette affaire me tourmente. Je suis angoissée !
–– Ouais, cette histoire est moche. Allez, penses à aut’chose et arrêtes de désespérer. Détends-toi un peu !
Elle se mit à sangloter.
–– Marthe était ma meilleure amie... snif... je pense sans cesse à elle !
Il lui caressa doucement le visage.
–– Allez, manges, ça ira mieux après !
Laurène se régala avec la salade et le fromage de chèvre.
–– C'était bon. Merci, Paul !
Paul se leva pour disparaître dans la cuisine. Il réapparut en exhibant la bouteille de champagne.
–– Tu es fou, gloussa-t-elle, nous allons être ivres.
–– Avec tout l’boulot qu’on a en c’moment, faut pas qu’on s’laisse aller. Une p’tite coupe de Champ, ne nous f’ra pas d’mal !
Ils trinquèrent une nouvelle fois.
Quelques secondes plus tard, Laurène ne savait pas pourquoi, mais elle avait une forte envie de dormir. Elle avait la sensation que ses mains et ses bras ramollissaient et tomba rapidement dans un profond sommeil. Paul se leva d'un bond ; comme un fou, il l’empoigna par les cheveux et lui porta un coup de poing dans la figure.
–– Alors, ma p’tite, tu croyais m’échapper ?
Il la traîna sur le sol, ouvrit la trappe d’accès qui menait à la cave, descendit les marches à fond de train et l’installa sur un vieux sommier. Elle saignait de la bouche et des oreilles. Une touffe de cheveux sanguinolente, resta entre les doigts de Paul. En la tirant, il lui avait arraché une partie du cuir chevelu. Il la bâillonna, la ligota et la menotta.
Elle s’évanouit.
À son réveil, Laurène avait le corps meurtri. Elle souffrait de multiples fractures, du sang coulait le long de son visage. Elle ouvrit les yeux et paniqua, Paul était nu. Elle tenta de se débattre et chercha à arracher un cri de sa gorge : en vain.
Paul s’allongea à côté d’elle.
–– Arrêtes de bouger, ma poule ! Personne ne viendra à ton s’cours. Cette cave est insonorisée !
Il se leva et prit une corde. Il lui lia les chevilles, tendit la corde et l’attacha à un poteau de soutènement, puis opéra de la même façon pour les poignets. Assuré qu’elle était entièrement à sa merci, il la libéra de ses menottes, se coucha sur elle et la viola. Il était hors de lui, dans un état second. Laurène resta consciente. Il se leva et s’essuya le sexe avec un chiffon qui traînait.
–– Ça t’as fais du bien, hein ? Bon, j’ai soif, j’vais m’chercher une p’tite bière !
Dix minutes plus tard, ivre, il descendait les escaliers. Il ouvrit une armoire et sortit une tronçonneuse, qu’il posa sur un établi. Laurène sentait que sa dernière heure n’allait pas tarder à arriver. Paul vida d’un trait une canette de bière et s’allongea à côté d’elle.
–– Sale ordure.
–– C’est vrai, je suis complètement cinglé.
Elle cria et s’évanouit de nouveau. Paul la réveilla à coup de poing.
–– Pourquoi tu fais ça, espèce de salaud ?
–– Quand j’étais gosse, la nuit, ma mère venait dans ma chambre pour assouvir ses fantasmes. Elle me faisait des saloperies, et après, il fallait que j’lui fasse la même chose. Elle disait, que si j’allais m’plaindre à qui qu’ce soit, elle me but’rait. Voici l’histoire d’mon enfance. C’n’est pas gai, hein ?
Il empoigna la tronçonneuse, la mit en marche et la colla sous le nez de Laurène, terrorisée. Il lui sectionna le sein droit et s’acharna sur l’autre. Il arrêta l’engin et se pencha au-dessus d’elle.
–– Adieu, chérie, j’vais t’découper en tranche !
À cet instant, deux coups de feu claquèrent. Paul s’écroula comme un pantin. Kaul, accompagné d’une dizaine de policiers, fit irruption dans la cave. Il tâta le pouls de la jugulaire de Paul.
–– Il est encore vivant !
Trois mois plus tard, Laurène reprenait son service. Pour l’histoire, elle était restée, pendant une semaine, entre la vie et la mort. Malgré les souffrances qu’elle avait endurées, elle était radieuse et sereine. Ses collègues l’applaudirent. Henri l’embrassa avec ferveur.
–– Nous t’attendions avec impatience, ma chérie !
–– Comment savais-tu, que Paul était le tueur ?
–– Le jour où tu es allé à la morgue de Meaux avec lui, j’ai reçu un pli de Marthe. Elle l’avait posté le jour même de sa mort. Dans cette lettre, elle expliquait qu’elle avait réuni assez de preuves contre Paul, que c’était lui le meurtrier des gamines. Dès cet instant, je l’ai fait mettre sous surveillance. Heureusement que nous étions en planque, le jour où... Allez viens, pour fêter ton retour, nous avons préparé un buffet !
Elle embrassa ses collègues, les remercia pour les cadeaux et fit un discours. Émerveillée, elle tourna, avant de se servir, deux fois autour du buffet. Elle prit un morceau de saucisson, le goûta, mais ne reconnut pas la saveur du produit.
–– Qu'est-ce que c'est, Henri ?
–– Du poulet en tranche !
Si cela vous a enchanté, venez me rejoindre........................................................... Bisous !
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